Cinéma : Castillo, « Rue Santa Fe »

article tiré de : http://www.alternativelibertaire.org/?Cinema-Castillo-Rue-Santa-Fe


Il existe plusieurs longs métrages du documentariste chilien Patricio Guzman qui, tels La Bataille du Chili (1975-1979), Chili la mémoire obstinée (1997), Le Cas Pinochet (2001) et Salvador Allende (2004). Ceux-ci témoignent du mouvement social révolutionnaire, de son écrasement militaire en 1973, et de sa mémoire vivante, qui ont bouleversé le Chili depuis les années 60. Le documentaire-fleuve (2 h 40) de Carmen Castillo, s’il semble a priori prolonger le geste mémoriel de Guzman, ouvre des perspectives nouvelles de compréhension de l’histoire des luttes d’émancipation sociales et de leur devenir révolutionnaire.

Retour sur la lutte révolutionnaire

Le 5 octobre 1974, Miguel Enriquez, le secrétaire général du MIR (Movimiento de Izquierda Revolucionaria, Mouvement de la Gauche révolutionnaire), principale force sociale de gauche chilienne qui avait permis l’accession au pouvoir politique de Unida Popular dirigée par Salvador Allende en 1970, est assassiné par la police de Pinochet. Et ce dans la maison de la rue Santa Fe où il s’était réfugié avec sa compagne, Carmen Castillo, alors qu’ils continuaient de façon clandestine le combat révolutionnaire. Blessée, cette dernière pourra malgré tout s’exiler loin de la dictature des tortionnaires grâce à une solidarité internationale. Elle reviendra une première fois en 1987 pour simplement retrouver ses proches, mais ce retour est gâché par l’ appréciation pessimiste qu’elle fait d’un pays peuplé uniquement selon elle de délateurs, de fascistes et d’individus englués dans une passivité apolitique. Son deuxième retour qui est à la base de son documentaire montre un changement d’attitude qui ira grandissant, à mesure que le film avance dans son déroulement. Scandé par les images obsédantes de la rue Santé Fe, le documentaire s’ouvre à une série de cercles concentriques de plus en plus étendus. Cette clameur arrache l’auteure aux deux tentations qui auraient pu figer l’élan vital dont témoigne son film : d’une part la nostalgie mémorielle qui condamne l’aventure du MIR à n’être qu’un glorieux mais tragique épisode de l’histoire passée de la révolution chilienne avortée, et d’autre part la présence mélancolique d’un absent toujours aimé dont le deuil pouvait enfermer Carmen Castillo dans l’impasse strictement sentimentale d’une histoire d’amour impossible à dépasser. Il n’en sera fort heureusement rien.

 

Car la véritable problématique véhiculée par Rue Santa Fe, et qui émerge lentement des nombreuses couches d’images et de témoignages qui stratifient la durée du film, est celle de l’histoire d’une révolution qui se vit et se dit toujours au présent. C’est en cela que le film bouleverse, et c’est ce qui motive un dispositif cinématographique dialectique qui reprend du régime de la fiction classique le mode représentatif convenu du champ-contrechamp. Car l’exil est ce qui a éloigné la cinéaste de la connaissance concrète de la réalité sociale et militante du Chili. Cette réalité appelle moins à la commémoration du passé que sa prolongation dans le présent. Carmen Castillo figure ainsi le champ triste d’une posture nostalgique transcendée par le contrechamp vital d’une pratique militante ininterrompue, malgré les coupes sombres de la dictature. L’hétérogénéité sociale dont découlait le MIR depuis sa création en 1965, mêlant sans-terre indigènes et étudiants, ouvriers et transfuges issus de la classe moyenne intellectuelle, communistes, anarchistes et syndicalistes, est une réalité toujours vivante, dans les comités de quartier des bidonvilles (les poblaciones) et les centres sociaux, et dont l’actualité, par-delà l’autodissolution du MIR en 1989, sauve la narratrice d’un ressassement nostalgique et fataliste. Au lieu que le mort saisisse le vif pour paraphraser Marx afin de critiquer la pente passéiste et sacralisatrice du geste révolutionnaire, au contraire, et pour parler cette fois-ci comme Walter Benjamin, les vivants savent qu’ils ont été ardemment attendus par ceux qui, en mourrant, n’ont pas souhaité autre chose que d’espérer que leurs combats ne cessent pas avec eux. La révolution anticapitaliste est un pouvoir constituant comme l’aurait dit Castoriadis ou aujourd’hui Negri, un processus persévérant qui s’édifie et se raconte au présent et qui, pour reprendre le magnifique sous-titre du documentaire de Carmen Castillo, avance de « défaites en défaites jusqu’à la victoire finale ».

 

2 mars 2008

 


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