Rendre audible les invisibles : à propos d'un (beau) documentaire de Sébastien Lifshitz

Les Invisibles (2012) de Sébastien Lifshitz

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« L'oppression comme ''invisibilisation'' se traduit par un refus de l'existence légitime, publique, c'est-à-dire connue et reconnue, notamment par le droit, et par une stigmatisation qui n'apparaît jamais aussi clairement que lorsque le mouvement revendique la visibilité. On le rappelle alors explicitement à la ''discrétion'' ou à la dissimulation qu'il est ordinairement obligé de s'imposer » (Pierre Bourdieu, « Quelques questions sur le mouvement gay et lesbien » in La Domination masculine, éd. Seuil-coll. « Liber », 1998, p. 129-130).

 

A l'heure où les franges les plus fanatisées de l'église catholique multiplient les attaques contre l'interruption volontaire de grossesse et le projet de loi pour le mariage homosexuel, le documentaire de Sébastien Lifshitz sorti en salles le 28 novembre dernier est venu à point, proposant notamment de rompre avec les lieux communs continuant du point de vue réactionnaire de subordonner la liberté sexuelle sur le registre discursif de la déviance des anormaux. Pour autant, Les Invisibles se refuse à être un film didactique tout entier ramassé sur la communication d'un message apolitique de tolérance. Autrement plus vaste, le film ne cantonne donc pas son objet à la seule invisibilité des minorités sexuelles puisqu'il ouvre un espace d'expression d'emblée dévolu à la prise en considération de la sexualité des personnes âgées. Les Invisibles, ce sont d'abord sept hommes et quatre femmes qui ont entre 55 et 70 ans et dont les interventions insistent sur l'importance, à leur âge, de la question sexuelle. La tendresse dont fait preuve le réalisateur à l'égard des personnes sollicitées, se manifestant par exemple dans le souci de prendre le temps de les réinscrire dans les décors concourant à leur existence quotidienne, représente ainsi un émouvant prolongement à la douceur de celles et ceux qui montrent qu'ils aiment toujours ou bien aimeraient aimer encore, malgré l'âge avancé. L'amour ou le désir sont ainsi saisies comme des principes élémentaires et essentiels qui continuent de structurer leur vie psychique et affective respective. En couple ou célibataires, les femmes et hommes du film de Sébastien Lifshitz affirment en toute simplicité, et souvent avec humour, une joie d'aimer et d'avoir aimé rien moins que communicative.

 

Loin de cantonner son documentaire à la seule expression d'une douceur ou d'une tendresse enviables, l'auteur invite ses témoins à énoncer trois éléments fondamentaux. D'abord, l'orientation sexuelle relève moins d'un choix rationnel arrêté (entre hétérosexualité et homosexualité ou bisexualité) que du fait d'assumer subjectivement une puissance de désir et de plaisir objective et structurellement indéterminée. A l'opposé des clichés véhiculés tant par l'idéologie néolibérale relayée par sa déclinaison sociologique (l'individualisme méthodologique) que par les tenants d'une vision dichotomique des identités sexuelles (partagées entre la norme hétérosexuelle et tout le reste), la sexualité est donc ici considérée d'une part dans sa puissance inaugurale d'indétermination et d'autre part dans la puissance subjective d'affirmation a posteriori d'une réalité sexuelle de fait assumée. Entre ces deux puissances, s'affirme le pouvoir des normes (hétérosexuelles). C'est, dans le documentaire, tantôt cet homme qui a longtemps vécu en tant qu'hétérosexuel afin de coller à la norme collective, jusqu'à découvrir tardivement que son plus grand plaisir relève en fin de compte de l'amour homosexuel. C'est tantôt ce vieux berger expliquant qu'il a compris très jeune l'ambivalence sexuelle le caractérisant, pouvant jouer à être l'homme ou bien la femme en fonction de ses partenaires.

La politisation joyeuse des questions sexuelles

L'indétermination sexuelle est l'un des points aveugles des représentations collectives concernant la sexualité. Et c'est toute l'intelligence du film de Sébastien Lifshitz que de rendre compte de manière empirique, par le biais de la parole de ses témoins, de l'importance d'un fait venant compliquer ce que Monique Wittig appelait dans les années 1970 la « matrice hétérosexuelle ». La sexualité des personnes âgées serait dès lors tout aussi invisible que cette question de l'indétermination brisant la prédominance sociale et symbolique de l'hétérosexualité (puisqu'elle est elle-même subordonnée aux réquisits patriarcaux, étatiques et natalistes de la procréation). Mais Les Invisibles ne s'arrête pas à la seule question de l'invisibilité, interrogeant par la suite comment les invisibles ont accédé de manière dissensuelle à la visibilité. C'est que la beauté rayonnante des onze témoins provient directement d'un sens quasi-ininterrompu de la lutte : en premier lieu contre les parents, les voisins, les amis et les institutions relayant la norme hétérosexuelle ; en second lieu contre la société et l’État lors des grands investissement militants dans l'après-Mai 68. Du privé au public, le film montre comment la politisation des questions sexuelles a permis à nombre de personnes vivant parfois très mal leur sexualité de trouver le moyen existentiel, joyeux et libertaire d'une affirmation salvatrice. Des cellules clandestines d'avortement aux Gouines rouges en passant par le FHAR (Front Homosexuel d'Action Révolutionnaire auquel a participé Daniel Guérin) et les GLH (Groupes de Libération Homosexuels), nombreuses auront été les formes collectives ayant assuré l'énonciation politique d'un droit à libre disposition des corps et à l'égalité des identités sexuelles (comme en attestent ici plusieurs images d'archives tirées des films d'interventionde Carole Roussopoulos).

 

Si le documentaire de Sébastien Lifshitz n'interroge pas les dissensions au sein même de ces groupes de luttes (entre les futurs gayset les lesbiennes, entre les partisan-e-s de l'articulation lutte de classes/luttes sexuelles et les tenant-e-s de la seule lutte contre l'hétérosexisme), la mélancolie qu'il donne à ressentir, d'ailleurs explicitée dans la bouche de plusieurs témoins, ne se comprend qu'en relation avec le reflux des processus de politisation durant les années 1980. Le passage de l'invisibilité à la visibilité (des pissotières à la rue comme le dit un des témoins) doit donc se comprendre comme une irruption politique qui aura, sinon participé à modifier les mentalités, du moins permis à de nombreux individus de supporter le coût psychologique de l'affirmation publique d'une sexualité jusque-là stigmatisée. A rebours de l'opinion commune selon laquelle militer c'est tirer la gueule et faire chier le monde, la politisation des subjectivités joyeusement augmentées dans leur puissance d'agir est probablement ce qui explique ici pourquoi la plupart des témoignages de ces Invisibles, Yann et Pierre, Bernard et Jacques, Pierrot, Thérèse, Christian, Catherine et Élisabeth, Monique et Jacquesbouleversent à ce point. C'est d'ailleurs toute la forme cinématographique du film de Sébastien Lifshitz, avec son format « scope » et ses pauses naturelles épiphaniques, ses lumières magnifiques et ses cadres verdoyants, ses animaux récurrents et ses musiques enlevées (de Frédéric Chopin à Jocelyn Pook), que de promouvoir esthétiquement un vitalisme bien supérieur à toute forme de naturalisme. Car il s'agit ici de rendre sensible à la chaleur affective d'un paysage subjectif, qui n'est ce qu'il est que parce qu'il s'est frotté aux joies de la politique.


Vendredi 4 janvier 2013


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