Somewhere de Sofia Coppola (2010)

Aletheia


« Avant le Verbe, il y a l'univers psychotique chaotique des pulsions aveugles, de leur mouvement rotatoire, de leur pulsation indifférenciée, et le Commencement a lieu quand est prononcé le Mot qui "refoule", rejette dans le passé éternel ce circuit des pulsions clos sur lui-même. Bref, au Commencement proprement dit, il y a une résolution, un acte de décision qui, en établissant la différence entre passé et présent, résout la tension auparavant insupportable du mouvement rotatoire des pulsions : le "vrai' Commencement est le passage du mouvement rotatoire "clos" au progrès "ouvert", de la pulsion au désir, ou, en termes lacaniens, du réel au symbolique » (Slavoj Zizek, Essai sur Schelling. Le reste qui n'éclôt jamais, éd. L'Harmattan, 1996, p. 16).


« C'est à l'heure du commencement qu'il faut tout particulièrement veiller à ce que les équilibres soient précis. » (Extrait du manuel de Muad'Dib par la princesse Irulan in Dune (p. 9) de Frank Herbert, Robert Lafffont 2010)



« A beginning is a very delicate time », comme l'affirme d'emblée cette même princesse dans l'adaptation éponyme du livre au cinéma par David Lynch en 1984. Garder cette idée montre à quel point le premier plan d'un film (ou la première phrase pour un livre, l'incipit) est très important : le spectateur doit comprendre quelle est le principal motif du film. Dans Somewhere, Sofia Coppola ne déroge pas à cette idée. Le premier plan de ce film, qui fonctionne en binôme avec le dernier, montre clairement (et même peut-être trop) l'état d'esprit initial du personnage principal, Johnny Marco. En effet, nous sommes dans un paysage quasiment désertique, nous voyons dans un plan fixe une voiture, le modèle dernier  cri du constructeur automobile Ferrari, passer devant nous à toute vitesse de gauche à droite, puis de droite à gauche sur ce qui semblerait être un virage en épingle à cheveux. Nous comprenons ensuite que le personnage principal est sur un circuit de course et qu'il tourne donc en rond. Cet enfermement dans ce cercle est très facilement interprétable: Johnny Marco erre dans un monde qui ne comporte aucun horizon, aucun avenir (la suite le prouvera) et que tel Sisyphe poussant son rocher en haut d'une colline et condamné à le voir rouler de l'autre côté, il répète à l'infini les mêmes mouvements, rencontre les mêmes personnes. Bref, Johnny est en Enfer. « L’Enfer, c’est la répétition » comme le disait Eugène Ionesco mais aussi le mystérieux et démoniaque Linoge, personnage d’une mini série télévisée écrite par Stephen King, La tempête du Siècle (1999).


Dans l'ultime plan du film, les mêmes éléments sont repris: Johnny Marco est encore au volant de la Ferrari sur une route déserte. Pourtant, les ressemblances s'arrêtent là. La réalisatrice n'a pas choisi un plan fixe mais un plan mobile: un long travelling avant. Le personnage principal ne roule plus à toute vitesse sur un circuit mais à une allure plus modérée sur une ligne droite qui paraît n'avoir aucune fin. Dans les deux plans, Johnny Marco sort de sa voiture mais ne semble plus complètement perdu, il sourit, paraît enfin apaisé. La route signifie qu'il a trouvé un objectif, une ligne directrice, qu'il ne tourne plus en rond. Marco a l'air déterminé, il se débarrasse des objets qui l'alourdissent comme sa Ferrari. Ce n'est plus du tout le même homme.

Comme dans une dissertation, le principe est de réussir son introduction mais aussi sa conclusion tout en maintenant un fil directeur cohérent pour que le spectateur ne soit pas perdu. Le principal enjeu de ce film est donc de savoir comment passer du premier plan au dernier: comment un homme, qui au départ menait une vie morne et sèche, va connaître un énorme bouleversement au point d'abandonner son train de vie pour en mener un autre, plus sain. Pouvons-nous imputer ce changement à la seule apparition d'une petite fille de onze ans, Cleo ? La relation entre un père et sa fille peut-elle aboutir à un tel renversement de situation ?

Somewhere est le quatrième long-métrage de Sofia Coppola succédant à Virgin Suicides (en 2000), Lost in translation (en 2004) et Marie-Antoinette (en 2006). Certains motifs reviennent souvent, preuve que le cinéma de Sofia Coppola peut être qualifé de « machine ronronnante ». En effet, nous pouvons faire un parallèle entre Somewhere et Lost in translation: dans les deux films, une relation entre un homme et une fille moins âgée est mise en avant. Pour le premier film, il s'agit d'un homme et de sa fille alors que dans l'autre, Bill Muray incarne un homme d'âge mur avec une femme (Scarlett Johansson) plus jeune que lui.

Dans Somewhere, Johnny Marco, interprété par Stephen Dorff dans un de ses plus grands rôles, est une star incontournable du cinéma (à l’instar du personnage joué par Bill Murray qui était sur le déclin), a tourné avec de grands acteurs (Al Pacino pour ne citer que lui). Cet élément peut être considéré comme autobiographique de la part de Sofia Coppola dont le père a côtoyé les plus grandes stars hollywoodiennes comme Marlon Brando (rappelons que son père, Francis Ford Coppola a lui-même mis des éléments autobiographiques notamment dans Tetro sorti dans les salles en 2009). La famille tient un rôle important dans l’œuvre de Sofia Coppola : son frère et son père ont contribué (ce dernier participe financièrement à tous ces films) en tant que producteurs. Somewhere pourrait très bien être le miroir de la relation entretenue entre les Coppola, père et fille lors des nombreux tournages effectués par le premier, un règlement de compte envers un père qui n’était pas vraisemblablement pas souvent présent. Ce n’est pourtant pas le cas. Sofia Coppola évite tout jugement, toute rancœur envers Johnny Marco et donc son propre père. Elle évite ainsi les poncifs habituels du cinéma américain, habitué aux lourdeurs psychologiques habituelles. Le film est dans ce sens déceptif car il ne comble pas les attentes des spectateurs qui se seraient attendus à des règlements de compte (qui seraient allés crescendo, jusqu’à l’ultime scène de réconciliation, les larmes, le pardon, bref un happy end). Sofia Coppola ne propose pas ce genre de film, elle dilue volontairement les sentiments des personnages : Cleo ne reproche pas à son père son absence, Layla, l’ex-compagne de Johnny Marco n’a pas de mots blessants sur la situation. Nous ne sommes pas confrontés à une scène explicative sur les raisons de son absence, l'intérêt du film n'est pas là.

L’idée d’éviter le ressenti est reprise lors d’une soirée où un acteur débutant demande des conseils à Johnny Marco. Le jeune comédien a suivi une formation à l’Actors studio, situé à New York. De nombreuses célébrités ont été formées par cette association regroupant des acteurs professionnels, des metteurs en scène et des dramaturges. Les professeurs de cette école y enseignent une méthode pour mieux interpréter les rôles. Selon eux, l’acteur doit retrouver en lui les émotions qu’il joue, les ressentir complètement pour ajouter de la crédibilité à son rôle contrairement à ce que préconisait Denis Diderot dans son Paradoxe sur le comédien : « C'est l'extrême sensibilité qui fait les médiocres acteurs; c'est la sensibilité médiocre qui fait la multitude des mauvais acteurs; et c'est le manque absolu de sensibilité qui prépare les acteurs sublimes » (p. 46 édition Gallimard, collection folio, 1994). Johnny Marco, quant à lui, n’a jamais opté pour cette méthode et a obtenu ses rôles grâce à son agent et probablement par le biais de ses relations.

Johnny n’est donc pas un acteur du ressenti, mais c’est aussi un être inconsistant dans un monde du même genre. Le plan qui illustre le mieux cette idée est le suivant : Johnny Marco est allongé sur un matelas de piscine jaune. Il se laisse dériver au fil du vent et disparaît petit à petit du cadre par la droite. Le personnage se laisse complètement emporter par le monde où il vit, n’est plus maître de ce qui lui arrive et n’imprime plus rien (il habite dans un hôtel, n'a aucun élément « fixe » dans sa vie). Tout glisse sur lui comme les gouttes d’eau sur les plumes d’un canard. Si Johnny ne lutte plus, s’il se laisse dériver, c’est parce qu’il est tout simplement fatigué. La répétition des plaisirs quelconques: nous assistons à deux représentations de danses sur barre par des jumelles Cindy et Bamby que Johnny Marco n’arrive pas à distinguer (plus tard, il oublie même le prénom de sa conquête d’un soir) épuise sa libido, ce que Bernard Stiegler nomme la « débandade » (Mécréance et discrédit, tome 2 : Les sociétés incontrôlables d’individus désaffectés, Galilée, 2006).

A cause de cette fatigue, il s’endort souvent : devant le premier spectacle des jumelles, quand il va faire l’amour (la tête entre les cuisses de sa partenaire d’un soir). Cet état narcoleptique (le fait de s’endormir en un instant à n’importe quel moment) est un motif déjà présent dans un film de Gus Van Sant, My Private Idaho, où Mike Waters, joué par River Phoenix, souffre de cette maladie. D’ailleurs, ce sommeil permet une inversion des codes des contes de fées : dans ce film, ce n’est plus la princesse qui est réveillée par un baiser de son prince charmant mais une fillette de onze ans qui réveille son père de sa léthargie. Ce motif rappelle aussi le mythe grec Orphée et Eurydice mais inversé : dans ce film, c’est Cleo qui sort son père de l’Enfer où il est plongé (et son nom même, Marco, ne résonne-t-il pas avec le terme « narco » ?).


Un autre motif de ce cinéaste est représenté dans le film de Coppola : la vieillesse prématurée et usante. En effet, comme le héros de Last days, Blake, joué par Michael Pitt, Johnny Marco est victime de cette tendance qui frappe durement la société actuelle (reprise parfois dans des campagnes de publicité même si le sens en est détourné). Le réalisateur a été beaucoup inspiré par le père de Sofia Coppola qui a lui-même utilisé ce motif dans plusieurs de ses films, dont: L’homme sans âge en 2007. Le personnage principal rajeunit après avoir été frappé par la foudre. Ce motif est aussi repris dans L’étrange histoire de Benjamin Button, de David Fincher, (2008) et même dans le dernier film de ce réalisateur, The social network (2010), même si le lien ne paraît pas évident au premier abord. En effet, les deux personnages principaux, Benjamin Button et Mark Zuckerberg, sont jeunes par leur âge et acquièrent en même temps un état de « vieillesse prématurée » : pour le premier une apparence de vieillard et pour le deuxième la responsabilité d’une des plus grosses « entreprises » mondiales (Facebook), ce qui fait de lui l’un des plus jeunes riches du monde. Dans Somewhere, Johhny Marco est convoqué par le responsable des effets spéciaux pour réaliser un moulage de la tête. Le spectateur ne sait pas encore pour quelle raison cette action est nécessaire. Lors du démoulage (scène très brève), on constate avec surprise que Marco a été vieilli. Ce masque de plâtre agirait donc comme un révélateur et nous montrerait le véritable visage du personnage : quelqu’un de prématurément vieux, fatigué, usé par son mode de vie. Ce motif rejoindrait celui développé au Moyen Age, en littérature : le physique et le mental des êtres humains sont en harmonie (le mot vilain, une véritable insulte à l’époque, désignait une personne laide physiquement et mentalement). Pour continuer dans le motif de la correspondance entre le corps et l’âme, nous pouvons aussi citer l’excipit des Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos. L’une des protagonistes de ce roman épistolaire, Madame de Merteuil, est une femme de grande beauté mais qui possède une âme noire, causant le déshonneur de plusieurs de ces proches. Après avoir été démasquée, elle attrape la petite vérole et se retrouve complètement défigurée, voici ce que rapporte Madame de Volanges dans la dernière lettre du recueil : « Le Marquis de ***, qui ne perd pas l’occasion de dire une méchanceté, disait hier, en parlant d’elle, que la maladie l’avait retournée, et qu’à présent son âme était sur sa figure. » (Lettre 175, p 392, édition Hatier, 2002).


Le plâtre agit donc dans Somewhere comme un révélateur sur l’état d’esprit de Johnny Marco, à l’instar de la petite vérole pour Mme de Merteuil. Il existe encore deux exemples de plâtre dans le film : une scène pendant la promotion de son film en Italie où les empreintes de ses mains sont prises dans du plâtre (ce qui rappelle les empreintes de mains et de pieds à Hollywood Boulevard) mais aussi à cause d’un accident subit par le personnage, suite à une cascade selon lui. Ce plâtre n’a plus la fonction de révélateur comme le suggérait le masque mais comme un symbole de renaissance. Johnny Marco est, comme nous l’avons vu précédemment, un homme usé. Ce plâtre au bras symboliserait encore plus son impuissance, plus particulièrement une castration symbolique. Le fait de l’enlever est donc un acte encore plus libérateur mais aussi plus lourd de signification. Johnny Marco s’acharne à retirer le plâtre de son bras avec une paire de ciseaux. Ce « combat » peut être rapproché de celui du futur papillon qui sort de sa chrysalide. Comme le cocon, le plâtre est devenu sale, mal odorant même (Cleo ne veut pas garder ce souvenir apparenté à la vie dissolue de son père et semble dégoûtée par l’odeur du plâtre). Il était donc urgent de se débarrasser de se membre quasi gangrené de ce poids mort.

L’enlèvement de ce plâtre apparaît donc comme une (re)naissance tel un phœnix, nom du groupe qui a composé la bande originale et dont le leader est le compagnon de la réalisatrice. N’est-ce pas Gaston Bachelard qui préconisait d’être à soi-même son propre Phœnix (qui était aussi le nom de l’acteur de My Own Private Idaho). Ce groupe a participé musicalement à quasiment tous les films de Sofia Coppola même à Virgin Suicides où le leader Thomas Mars interprète la chanson titre Playground love au côté du groupe Air- versaillais eux-aussi- sous le pseudonyme de Gordon Tracks. Le phœnix (ou phénix), oiseau fabuleux présent dans de nombreuses mythologies (grecque, persane, chinoise et même dans le christianisme) est l’un des nombreux motifs du film qui évoquent la mythologie égyptienne. Las Vegas, ville de la démesure, possède un hôtel baptisé Louxor, son sphinx (reproduit à partir de celui de Gizeh) ainsi qu’une pyramide. Plusieurs autres références à cette mythologie sont clairement visibles : les bandelettes pendant la création du masque de vieillard pour le film joué par Johnny Marco qui rappelle le procédé de momification dont les égyptiens étaient friands. Le personnage principal aurait subi une sorte de malédiction : vivre éternellement les mêmes situations, tourner en rond comme le premier plan du film l’indique si clairement. Pendant la remise des prix italiens, nous pouvons voir la présence de chats (statuettes remises comme prix). Ces animaux étaient vénérés en Égypte antique, souvent momifiés à leur mort (ou tout simplement offert en sacrifice aux divinités) et servaient (sous la forme de momies) parfois d’amulettes protectrices. Les familles égyptiennes se rasaient les sourcils (et parfois plus) pour montrer leur affliction à la mort de leur compagnon.

Un autre motif présent dans différentes mythologies est représentée ici, très populaire chez les adolescent-e-s actuellement : les vampires. Deux références sont présentes dans le film : la première, la moins évidente : trois jeunes femmes, des mannequins, déambulent dans les couloirs de l’hôtel. Au générique final, elles sont identifiées comme étant des vampires. Cette scène est un clin d’œil aux trois sœurs vampires, personnages apparaissant dans le Brams Stocker’s Dracula (1992) du père de la réalisatrice. La deuxième référence est verbale. Cleo raconte l’histoire d’un livre qu’elle est en train de lire. Nous reconnaissons très clairement le synopsis de la saga Twilight, une histoire d’amour entre un vampire et une étudiante dans un lycée des États-Unis. Dans une interview (présente sur le site Allociné), Sofia Coppola avoue son penchant pour cette saga qui a fasciné autant d’adolescent-e-s mais aussi d’adultes et le plaisir qu’elle aurait eu à réaliser le premier chapitre. Elle confie aussi avoir eu le désir de réaliser elle-même un film sur ce motif mais que le personnage de Johnny Marco s’est imposé peu à peu à elle, l’empêchant de faire son premier projet. D’ailleurs, le personnage de Somewhere pourrait être considéré comme lui-même vampirisé par le monde d'où il vient ce qui se traduirait par cette fameuse somnolence due au « manque de fer » ou peut-être à un état d’hypnose.

Nous venons de voir que Johnny Marco est un personnage ectoplasmique dans un monde sans substance. Ce cinéma vaporeux, cette passion pour les déserts, pour l’errance de son personnage principal vient du cinéma du nouvel Hollywood dont l’un des acteurs principaux fut Monte Hellman. Le père de la réalisatrice avait lui-même fait un film de ce genre : The Rain People (1969). Sofia Coppola ne fait pas que reprendre ces motifs chers au cinéma du Nouvel Hollywood, elle les transpose « socialement ». A l’origine, la classe sociale la plus souvent représentée était les ouvriers, employés, petites classes moyennes (plus généralement les classes populaires) alors que Somewhere se situe dans un hôtel luxueux de Los Angeles, le Château Marmont. Serait-ce une sorte de trahison des origines de ce cinéma ? Pourtant, les bourgeois filmés sont aussi des prolétaires au sens symbolique du terme. Comme le dit Bernard Stiegler en parlant de « Prolétarisation généralisée » comme étant « la perte des savoir-faire et des savoir-vivre des producteurs et des consommateurs, qui, les privant de leurs possibilités d’ex-sister, les prive tout aussi bien des savoirs élémentaires que sont dikè et aidôs, et qui constituent l’éthique et la justice du narcissisme primordial » (op. cit. p 45), Johnny Marco est incapable de se faire à manger seul. Le premier réflexe, quand il a faim est de saisir son téléphone et d’appeler le standard de l’hôtel pour commander un plat. C’est sa fille, Cleo, qui parfois se met aux fourneaux pour concocter le repas. Après le départ de cette dernière, Johnny Marco va tenter de se (re)faire à manger seul, des pâtes. Il n’est plus habitué à quantifier lui-même les nouilles, il s’en fait trop. Est-ce un rappel de l’excès du monde dans lequel il est encore confronté à ce stade du récit ? Le motif de la préparation des pâtes était déjà présent dans le film Last Days de Gus Van Sant où le personnage se fait cuire des pâtes et échoue lamentablement.

Johnny Marco est donc, dans la plus grande partie du film, dépendant des autres en ce qui concerne la nourriture (de l’hôtel et de sa fille), cette infantilisation est renforcée par le côté joueur de ce même personnage. Celui-ci possède une console de salon où il peut jouer à des jeux vidéo (comme le plus que célèbre Guitar Hero ou les jeux sportifs inclus dans la Wii) en duo avec sa fille ou son frère.

Le virtuel a tout d'abord une grande place dans ce monde qui est lui-même inconsistant (par la suite, juste après la prise de conscience de Marco et la fuite de l'hôtel italien, le réel va être de plus en plus présent dans sa vie notamment lors des activités sportives avec sa fille: une partie de ping pong). Les femmes de passages qui peuplent les nuits mouvementées de Johnny Marco et dont les noms (et parfois les numéros de téléphone) remplissent peu à peu son plâtre sont interchangeables, l’exemple le plus flagrant est l’inversion par le personnage principal du prénom des jumelles. Ces dernières, d’ailleurs, ne « se donne pas en spectacle » par plaisir mais pour gagner de l’argent. Cette idée est sous entendue par le bruit que fait leur bague frottée contre la barre. Lorsque cette dernière est démontée, repliée, nous pensons encore une fois à la débandade symbolique de Johnny Marco.

Nous venons de voir comment Sofia Coppola a repris tout en transposant dans un autre univers social, les codes du cinéma du Nouvel Hollywood. Derrière ce monde, se cache un autre genre, le néoréalisme italien, né juste après la seconde guerre mondiale, en 1944. Considéré comme moderne à l'époque, ce genre était connu pour ses temps morts, ses creux, ses moments d'attentes (que l'on retrouve dans le cinéma de Sofia Coppola pour qualifier l'ennui de ses personnages), alors que le cinéma américain de l'époque était considéré comme rapide, fort. La réalisatrice serait donc une héritière de ces deux genres cinématographiques, américain et italien.

Lors de la remise des prix italiens, une critique de la Dolce Vita italienne se dessine ainsi que de la politique berlusconienne (Sofia Coppola, tel François de La Rochefoucault dans Les Maximes (1665), est une moralisatrice : elle critique un monde qui lui est contemporain et dans lequel elle a sa place.) : les danseuses, la présentatrice, la chanteuse ou même les femmes dans le public sont légèrement vêtues et leurs poitrines sont bien visibles contrairement à Cleo qui porte une robe plus simple. Tout est artificiel dans ce monde : les journalistes enjolivent les propos de Johnny Marco lors d'une interview. Les italiens veulent à tout prix ressembler à la « grande soeur hollywoodienne » en prenant les empreintes des célébrités peut-être pour créer un second Hollywood Boulevard. Cette visite à la patrie du néoréalisme prouve que ce genre n'appartient plus à son pays d'origine mais a été repris par les États-Unis, sa terre d’adoption.

Nous pouvons voir poindre dans Somewhere, une référence directe au cinéma néoréaliste italien, notamment avec Le Cri de Michelangelo Antonioni (1957) : un ouvrier, Aldo, part sur les routes avec sa fille (suite à la rupture de ce dernier avec sa compagne). Aldo, après avoir eu des aventures avec d'autres femmes revient vers la première mais découvre qu'elle a eu un enfant. Il se suicide de désespoir. André Bazin en a fait la critique suivante : L’intérêt du cri réside dans l’originalité d’un scénario dont l’action est presque insaisissable et, d’autre part, dans la tonalité générale imposée au récit par la mise en scène et surtout par le style des images. Un ouvrier est abandonné par la femme avec laquelle il vit. Il part avec sa fille un peu à l’aventure en hiver, à travers les paysages désolés, plats et boueux de la plaine du Pô. Pour s’éloigner du village où il habitait, pour trouver du travail, en partie aussi pour rencontrer des raisons d’oublier la femme qui l’a quitté. Les occasions ne manquent pas, mais de femme en femme, il reviendra vers la première, dont il a compris ne pouvoir se passer. Découvrant qu’elle vient d’avoir un enfant, il se suicide. Deux motifs du film sont donc repris: la relation père fille (dans les deux cas, aucun ressentiment n'est mis en avant), la relation du personnage principal avec les femmes (il se sépare de la première, en rencontre d'autres mais veut revenir vers la première). La grande différence est la suivante: la fillette n'arrive pas à sauver Aldo alors que l'apparition de Cleo va littéralement bouleverser la vie de son père.

Ce même André Bazin indique dans l’article « Ontologie de l’image photographique » (in Qu’est-ce que le cinéma ?, p. 9-17, cerf corlet, 2007) que la reproduction parfaitement fidèle de la réalité est une victoire sur la mort et le temps. L'image serait donc un moulage du réel. Dans Somewhere, le motif du moulage est très présent : le plâtre, le masque et les empreintes des mains. Toutes ces empreintes nous amènent à nous poser la question suivant : qu'est-ce qu'il y a de réel dans ce monde ?

La réponse est simple : le seul personnage réel dans ce monde, c'est Cleo. Son apparition est problématique. Johnny Marco vient d'assister à une représentation des jumelles. L'une d'elles se rapproche de lui puis au raccord suivant, on voit une main dessiner un cœur et signer sur le plâtre de l'acteur (on voit dans ce même plan la caméra se déplacer le long du bras, dévoilant un tatouage, encore une fois le prénom de la fillette). Ce n'est pas une des danseuses mais bien Cleo. D'ailleurs, la réalisatrice rapproche dans des scènes différentes la danse sensuelle des jumelles de la danse sur glace pleine de retenue de la fillette. La glace (surface verticale) devant laquelle danse les deux femmes comme la patinoire (surface horizontale) sont deux surfaces lisses, froides et réfléchissantes. Ses activités n'ont pas le même but : la première est un moyen de gagner de l'argent alors que la seconde est plus un pur plaisir, une distraction.

Par la suite, la distinction entre les conquêtes féminines et la fillette est encore plus nette. Cleo prend une place plus importante dans le film : elle dort avec son père, l'accompagne en Italie pour la promotion de son dernier film et lui fait même à manger. Elle devient en quelque sorte une compagne.


Comment Cleo va-t-elle atteindre son père, lui qui n'était pas du tout marqué par le monde dans lequel il vit ? Tout simplement en le faisant évoluer dans un stade supérieur, ce que Kierkegaard appelle : stade esthétique et stade éthique. Alain Badiou résume bien ces idées en parlant des philosophes qui font de l'amour un des stades suprêmes de l'expérience subjective. C'est le cas chez Sören Kierkegaard, par exemple. Pour Kierkegaard, il y a trois stades de l'existence. Dans le stade esthétique, l'expérience de l'amour est celle de la séduction vaine et de la répétition. L'égoïsme de la jouissance et l'égoïsme de cet égoïsme animent les sujets, dont l'archétype est le Don Juan de Mozart. Dans le stade éthique, l'amour est véritable, il expérimente son propre sérieux (Eloge de l'Amour, p. 20, Flammarion). Le troisième stade, le religieux, n'est pas représenté dans le film. La citation de Badiou soulève un autre élément important du film : Marco n'est plus dans la « durée » comme le conçoit Bergson. Le début du film n'est qu'une répétition des mêmes plaisirs qui endorment le personnage principal. Le père et la fille vont se créer du temps, des souvenirs dont ils vont pouvoir en rediscuter dans quelques années. Johnny Marco, en se créant des souvenirs, s'ouvre un horizon et n'a pas d'autre choix que de détruire le monde dans lequel il vit pour en chercher un meilleur, plus stable. Il quitte l'hôtel et abandonne sa Ferrari dans le désert.

Johnny Marco a complètement changé et réalise enfin qu'il est père de famille. Il se rend compte de ses responsabilités envers sa fille dans une des scènes finales. Le bruit d'un hélicoptère empêche Cleo d'entendre son père s'excuser de son absence. Cette phrase ne lui est donc pas destinée : Johnny Marco le dit pour formaliser une idée qu'il vient de comprendre. Cette scène rappelle la séquence finale de Lost in translation où les deux personnages se chuchotent à l'oreille sans être entendus par les spectateurs.

Somewhere raconte donc l’histoire d’un homme qui erre à travers un monde qui ne lui convient pas, à l’instar de Dorothy, l’héroïne du Magicien d’Oz (1939). La chanson Somewhere over the rainbow illustre bien ce désenchantement (Le Magicien d’Oz est le film le plus cité dans le cinéma américain). A la fin, Johnny Marco n'est plus fatigué, il est souriant et disponible pour profiter de sa nouvelle vie.



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