De Anakin Skywalker à Dark Vador

 

La boucle est bouclée. Il est évident qu'en créant le personnage d'Anakin Skywalker, à travers les six films que composent la saga Star Wars, commencée en 1977 et terminée pour le moment en 2005 (des suites sont en cours d'écriture, prolongeant le mouvement pour au moins quelques bonnes années, sinon décennies), Georges Lucas, à l'instar de Andy et Lana Wachowski pour la trilogie Matrix, s'est largement inspiré de traditions et de légendes. Nous pouvons citer celle des samouraïs (avec leur code d'honneur contraignant, le bushidô, en français la « voie du guerrier » qui ressemble au code Jedi) mais aussi aux histoires merveilleuses des Chevaliers de la Table Ronde. Ce cycle, popularisé au Moyen-Age par entre autres Chrétien de Troyes ou Marie de France, racontait l'histoire d'Arthur Pendragon (de sa naissance préméditée par le magicien Merlin à sa mort sur l'île mythique d'Avalon), roi des deux Bretagne, et de sa troupe de preux chevaliers. Ils vivaient dans un monde empli de magie et de créatures mythiques (des sorcières, des dragons, des lions fidèles...) mais étaient surtout célèbres pour leur fameuse quête du Graal (le calice ultime où aurait été recueilli le sang du Christ au moment de sa mort par Joseph d'Arimathie), par ailleurs célèbre objet de quête du troisième volet des aventures de l'archéologue Indiana Jones de Steven Spielberg, grand ami de Georges Lucas en 1989, intitulé Indiana Jones et la dernière Croisade, scénarisé et produit par Georges Lucas.

 

 

Dans Star Wars, au lieu de seulement reprendre à la lettre le mythe originel (nous ne comptons plus les nombreuses adaptions cinématographiques, télévisuelles ou livresques plus ou moins heureuses) de ces légendes, George Lucas a préféré reprendre le caractère d'un des personnage le plus important, Lancelot Du Lac et le projeter dans la première partie chronologique de la saga (mais aussi la trilogie la plus récemment diffusée sur les écrans : entre 1999 et 2005). Effectivement, Georges Lucas n'a pas réalisé sa saga dans l'ordre chronologique, préférant attendre d'avoir accès à des technologies plus avancées pour les trois premiers épisodes, c'est à dire : La Menace fantôme (ou The Phantom menace en 1999), La Guerre des clones (ou Attack of the clones en 2002) et enfin La Revanche des Sith (ou Revenge of the Sith en 2005). La seconde trilogie (toujours dans l'ordre chronologique de la narration) a débuté en 1977 avec Un Nouvel espoir (A New Hope), continué en 1980 avec L'Empire contre-attaque (The Empire strikes back) et enfin en 1983, Le Retour du Jedi (The Return of the Jedi). En attendant la suite des aventures à partir de 2015 par le réalisateur incontournable de films de Science-Fiction du moment : J. J. Abrams (d'ailleurs de nombreuses interrogations demeurent quant au choix de la future histoire adaptée sur les écrans mais pas sur la présence du droïde R2-D2). Une polémique sur le choix du cinéaste avait même éclaté du fait que ce dernier a repris en main récemment la franchise Star Trek : les fans des deux sagas réputées « concurrentes » ne supportaient pas qu'une même personne soit en charge de leurs réalisations. Aux dernières nouvelles, J.J. Abrams aurait abandonné le vaisseau de l'Enterprise pour se consacrer aux descendants de Luke Skywalker (d'ailleurs, toutes les nouvelles sont décortiquées avec passion par les fans : quels personnages ? Quelle adaptation ? Qui composera la musique ?). L'engouement est encore présent, assurant à la franchise de belles années de prospérité économique notamment avec la multitude de produits dérivés sur le marché.

 

 

D'autres spin-offs viendront plus tard (Han Solo ? Jar Jar Binks ? Qui-Gon Jinn?). C'est une véritable stratégie, un marketing « disneyien », à rapprocher naturellement de celle entreprise par le groupe Marvel, écurie appartenant à ce même groupe (qui vient aussi d'acquérir les droits d'adaptation de la saga Indiana Jones : la concentration continue). Il existe un ensemble de films regroupant quelques super-héros (Captain América, Thor ou Iron-Man) eux-mêmes réunis dans un même film sorti en 2012 : Avengers, réalisé par Joss Whedon. D'autres spin-off sont à prévoir. D’ailleurs, lors du rachat de l’empire Lucas par la souris Mickey (et les mêmes craintes avaient été formulées pour le rachat des droits de l’écurie Marvel), certains fans avaient dessinés des caricatures de Dark Vador avec des oreilles de cette même souris. Ils craignaient une « disneyisation » de l’univers même si cette critique avait été faite autrefois à Lucas lui-même pour les Ewoks (des gentils petits oursons en peluche) de l’épisode VI, ce dernier voulant sans doute élargir son audience à un public plus jeune. D’ailleurs des spin-offs encore plus naïfs et destinés à un public encore plus jeune avait été tournés dans la foulée avec ces personnages (ce petit peuple avait même été doué de parole, ce qui rendait encore plus ridicule le projet).

 

 

Donc, la boucle est bouclée. Commencer par le milieu, revenir aux origines (pour ensuite aller vers le futur) est un exercice de style déjà largement pratiqué au cinéma (et notamment par J. J. Abrams, grand utilisateur des failles temporelles et voyages dans le passé et/ou l'avenir avec ses séries télévisées comme Alias de 2001 à 2006 ou Lost de 2004 à 2010 et donc dans ses films comme Star Trek en 2009). Ces sauts dans le temps créent des perturbations (et pas que dans la Force). Le personnage principal de la saga est dans un premier temps Luke Skywalker, ce fameux nouvel espoir désigné par le titre. Et si cet espoir n'était pas ce jeune Jedi, fils du plus célèbre des Lord Sith, Dark Vador (ou Darth Vader en version originale), mais bien ce dernier ? C'est bien par son biais que s'exerce un retournement dans la lutte et la destruction de l'Empereur. C'est bien Dark Vador qui précipite l'Empereur dans le vide, accélérant dans un même temps sa propre chute et sa mort mais aussi le processus de pacification de l'Empire. C'est bien ce personnage qui est le centre de la première trilogie (diffusée dans un second temps), une tragique histoire qui semble toute tracée (vu que le futur est connu de ceux ou celles qui ont vu la deuxième partie et que sans avoir vu cette trilogie, la réplique « Luke, je suis ton père ! » est entrée dans l'histoire du cinéma tellement elle a été reprise et parodiée). D'ailleurs (mais bientôt, cela ne sera plus valable avec la sortie de nouveaux opus), ce n'est peut-être pas un hasard si la saga finit avec la victoire du côté obscur et la naissance de Dark Vador (une construction en partie due à la République elle-même), sans doute un commentaire du règne de Georges W. Bush junior (même si la trilogie précédente était aussi un commentaire plus positif du passage de témoin présidentiel entre le démocratie Carter et le conservateur Reagan). Nous pouvons aussi comprendre cette saga d’une manière différente : il a fallu la chute du père pour assurer le triomphe du fils (d’ailleurs, le fils doit affronter le père puis lui-même dans un duel « fantasmé » pour pouvoir réellement vaincre le côté obscur). L'interprétation des prophéties est un enjeu de lutte, pour les spectateurs comme pour les personnages comme nous le verrons plus loin dans le propos. Les spectateurs de la première trilogie (celle des années 80) savaient qu'une "prélogie" allait être réalisée. Il est intéressant de regarder deux fois cette saga : une fois dans son ordre de diffusion, une fois dans son ordre chronologique. La perception des événements n'est plus la même dans les deux cas.

 

 

 

 

Nous avions ce même principe dans l'excellent préquel de la série X-Men avec en 2011 X-Men, Le Commencement(ou X-Men First Class) avec l'explication de l'origine du célèbre affrontement entre Charles Xavier et Erik Lensherr (ou Professeur X versus Magneto, leurs noms de codes mutants). Tout simplement la même émotion : celle de la fatalité, de l'impuissance face à l'inévitable. Nous pouvons ainsi rapprocher deux séquences : celle de la mort d'Anakin (ou de sa mise en sommeil artificielle?) et de la naissance de Dark Vador (« la mise en casque » et le montage de son armure pour le maintenir en vie) et la chute de Xavier (cette balle perdue qui scelle une déchirure entre l'amitié des deux mutants). Dans les deux cas, nous assistons à la chute de deux corps qui seront marqués à vie par un événement (même si différemment). Cette situation créée un déni puissant : nous savons comment cela va se finir mais, quand même, nous voulons croire qu'il pourrait en être autrement. Nous ne pouvons pas nous empêcher de nous dire que Anakin ne deviendra pas Dark Vador ou que le professeur X ne sera pas l'ennemi intime de Magneto. D'ailleurs, la saga X-Men continue avec cette idée de saut dans le temps. X-Men : Days of the future past (littéralement Futur antérieur, titre français du comics du même nom) présente un univers alternatif où les mutant-e-s sont parqué-e-s dans des camps de concentration. Les personnages du passé et ceux du présent (la précédente trilogie de Brian Singer et de Brett Ratner) doivent s'allier pour empêcher cet avenir d'advenir.

 

 

Revenons un peu au parallèle avec les légendes arthuriennes. Anakin Skywalker (que nous n'appellerons que de cette manière, il n'est pas encore devenu Dark Vador) serait donc le pendant de Lancelot Du Lac. Ce rapprochement est aussi opéré par l'auteur/réalisateur/acteur français Alexandre Astier (grand fan de la saga lucassienne) dans la série humoristique culte Kaamelot (qui se teint néanmoins d'une gravité au fur et à mesure, ce que des fans de la première heure n'ont pas compris) en reprenant quasiment à l'identique certaines idées de la saga. Lancelot par exemple se fait entraîner dans le côté obscur (en croyant œuvrer pour le Bien) par un personnage ressemblant étrangement au personnage de l'Empereur aka Palpatine : Méléagant porte la même capuche, ses conseils visent à monter son disciple contre l'ordre établi et à faire table rase (la destruction de la Table Ronde ressemble à l’exécution des apprentis Jedis). Mais la ressemblance s'arrête là. D'autres éléments sont à attribuer à la légende originelle même si nous verrons que l'histoire proposée par Lucas est peut-être plus compliquée, plus dense. Tout d'abord, l'histoire commence de la même façon : Lancelot/Anakin sont « arrachés » des bras de leurs mères biologiques respectives et sont élevés par des êtres doués de « magie » : Viviane, disciple du grand Merlin pour Lancelot et l'ordre Jedi pour le petit Anakin. Ils sont tous les deux les supposés sujets d'une prophétie les désignant comme des « élus », censés être capables de choses prodigieuses (trouver le Graal pour l'un et équilibrer la Force pour l'autre). Cependant, les deux hommes vont tomber amoureux (et ce sentiment sera réciproque) d'une femme de pouvoir et vivre une passion interdite (Guenièvre, la femme d'Arthur, donc par définition inaccessible et la reine Padme Amidala qu'Anakin ne peut aimer étant un Jedi). De ce fait, la condition d'élu leur est retirée. Une lutte contre les « pères de substitution » (les deux n'ont jamais connus leurs pères biologiques) s'engage. Le Salut ne viendra que par leurs fils respectifs : Galaad pour l'un et Luke pour l'autre (qui, n'ayant pas d'attaches amoureuses réelles, pour le moment, sont mieux à même de répondre à la « destinée »). Pourtant cette seule comparaison ne semble pas satisfaisante : les destinées de Lancelot et d'Anakin ne sont pas strictement équivalentes. Anakin va plus loin dans la noirceur et la folie, ne semble plus avoir de sentiments humains, sauf une totale soumission à l'Empereur. Mais est-ce vraiment le cas ? Est-ce seulement à cause d'une prophétie que ce personnage, innocent au départ, sombre peu à peu dans la colère ?

 

 

Une prophétie n'est jamais simple ou anodine, l'exemple de celle décrétée dans la célèbre saga Dune de Frank Herbert en est la parfaite illustration. Pour résumé très brièvement (c'est l'une des histoire la plus complexe de la littérature de Science-Fiction), l'ordre des Bene Gesserit (organisation matriarcale très puissante et très influente politiquement), a voulu assurer sa protection dans les différents mondes que constituent l'univers du livre. Pour cela, elles ont introduit dans toutes les cultures des légendes afin d'obtenir l'ascendance sur la peuplade en question en cas d'urgence. Chez les Frémens de la planète Arrakis, l'idée qu'un Élu viendra les délivrer, accompagné d'une Mère Bene Gesserit, leur a été implantée. De simples légendes créent de toutes pièces, celles-ci deviendront prophéties auto-réalisatrices : Paul Atréides deviendra bien cet Elu, Muad'Dib. Si la prophétie de Star Wars ne semble apparemment pas avoir été inventée de toutes pièces, nous avons pourtant la sensation d'une même construction, d'un même enchaînement programmé. En effet, nous avons une prophétie récupérée dans un Holocron (une sorte de réceptacle ayant recueilli les paroles d'un Jedi ou même d'un Sith) : « Un Jedi viendra Pour détruire les Sith Et rétablir l’équilibre dans la Force. » Cette prophétie est (comme tout bon oracle) obscure. Même Yoda interpréta cette parole d'une certaine façon : « Complètement vaincu par n’importe qui le côté obscur ne peut pas, mais seulement par l’élu. Et qui peut donc être ce fabuleux Jedi ? Savoir, je ne sais, mais pas encore né-e, il ou elle est. Un être de pure Force, l’élu sera, plus puissant qu’aucun autre Jedi dans l’histoire. ». Et son interprétation amènera le Jedi Qui-Gon Jinn à croire en l'élection d'Anakin Skywalker. Mais toutes les prophéties ont plusieurs interprétations et l'histoire de la saga (ainsi qu'avant les films de Lucas et après) connut des pics de manifestation Sith importantes et non des moindre. Quant à connaître la véritable origine d'Anakin, les avis sont partagés (cf Star wars universe.com, l'une des encyclopédies virtuelle de référence mise fréquemment à jour, surtout avec les récentes actualités). Restons au plus simple. Qui-Gon Jinn a été imprégné par la vision de maître Yoda : un Être apparemment sans père biologique ayant une appétence impressionnante pour la Force. Cet Être sera Anakin Skywalker, jeune esclave de la planète Tatooine, né sans père (comme le prétend sa mère, Schmi Skywalker). Il «sera » et non « pourrait ». Cet aveuglement, cette assurance de ne pas se tromper est semblable à celui de Morpheus, le guide et instructeur de la saga Matrix des frères et sœurs Lana et Andy Wachowski (entre 1999 et 2003, donc l'exact contemporain et même concurrent de la nouvelle saga Star Wars). C'est lui, à l'instar de Qui-Gon Jinn, qui sera maintenue par une foi immense dans les capacités de son protégé, Néo. Même s'ils partagent le même fanatisme quasi-religieux, les deux personnages diffèrent sur un point important : Morpheus ne truque en aucune façon la destinée de Néo et surtout ne contribue pas à le transformer involontairement en ennemi. Ce dernier laisse les événements se dérouler même s'ils laissent parfois supposer que Thomas A. Anderson alias Néo ne soit pas l’Élu (lors de la première sortie dans la matrice avec la connaissance de l'oppression et de l'esclavage des humains par les machines, Néo ne réussit pas le test du saut entre deux sommets de buildings, échouant là où l’Élu aurait dû réussir). Qui-Gon Jinn ne laisse pour sa part rien au hasard. Ainsi, il va jouer aux dés la propriété de l'esclave Anakin appartenant au toydarien Watto. Au lieu de laisser le hasard, plus précisément l'automaton aristotélicien (repris par Jacques Lacan), se manifester, le Jedi va d'une poussée de la Force (et, ce faisant, déjouer ainsi la méfiance de l'esclavagiste), influencer le dé pour gagner le jeune garçon (qui a bien entendu plus de valeur que la mère). Ce geste, qui paraîtrait anodin à premier abord, va pourtant être déterminant pour la destinée du futur Jedi. Qui-Gon Jinn ne fait pas partie du côté obscur, c'est une évidence même, mais le fait d'avoir séparé un fils de sa mère (et sciemment) crée une première déchirure chez le futur padawan. C'est de cette absence que naîtra un sentiment de peur chez le jeune Skywalker et qui, selon les prévisions alarmistes de maître Yoda, basculera dans la colère, le ressentiment et à long terme dans le côté obscur (même si ce n'est pas la seule raison, bien entendu, elle reste la première). D'ailleurs, même si les Jedi semblent être en principe contre l'esclavage, Qui-Gon Jinn n'a pas pour objectif premier de délivrer les esclaves de Tatooine. Il le dit explicitement lors d'un repas pendant l'épisode I. Et ce combat ne sera pas du tout mené par la suite. Pourquoi un ordre dévoué à la Justice n'a pas agi pour éradiquer un tel fléau même si la planète Tatooine ne fait pas partie de la République ?

 

 

 

Qui-Gon Jinn ne fait pas que tricher aux dés. La deuxième étape de sa volonté de faire d'Anakin un Jedi sera la suivante : l'imposer comme étant son disciple par l'ordre Jedi lui-même. En effet, la maître apporte la preuve (évidente selon lui) de sa parenté avec la fameuse prophétie : le taux de midichlorien est plus élevé que celui de maître Yoda, prouvant d'une part son affinité avec la Force mais aussi sa probable naissance sans l'aide d'un père biologique (mais c’est aussi une preuve biologisante et créateur de castes reproduisant un système quasi féodal, à la limite du darwinisme social : il y a des élus et les autres). Lors de son premier entretien avec le Conseil Jedi, Anakin s'est vu refusé une formation Jedi, le trouvant dans un premier temps trop âgé. Maître Yoda avait aussi repéré en lui un fort caractère mais surtout beaucoup de peur et de colère (due à la séparation d'avec sa mère). Un des devises de ce dernier paraît contestable : « La peur est le chemin vers le côté obscur : la peur mène à la colère, la colère mène à la haine, la haine… mène à la souffrance. ». Cette phrase semble aussi « programmatique » que la prophétie précédemment citée. Anakin l'entend. Ce n'est encore qu'un enfant mais a-t-il intériorisé ce discours le réduisant à un état pulsionnel ? Aurait-il eu le même destin si Maître Yoda l'avait accepté sans conditions en tant que padawan ? La question se pose car comment adhérer complètement à un groupe si ce dernier se méfie de vous. Aucune chance si la confiance n'est pas au rendez-vous. Qui-Gon Jinn, qui a aussi un caractère indépendant et parfois controversé par le Conseil, va passer outre cet avis défavorable et prendre en charge l'éducation du jeune garçon. Un rôle qui va être vite confié à un autre chevalier Jedi. Tué par Dark Maul, Qui-Gon Jinn confiera à son ancien padawan et donc fervent partisan, Obi-Wan Kenobi, fraîchement devenu Chevalier, la garde du jeune garçon. Maître Yoda sera obligé de changer ses positions malgré ses réticences encore nombreuses (qu'il partage avec d'autres membres du Conseil). Dans l'épisode III, Anakin est accueilli au Conseil Jedi mais sans avoir le titre de Maître (existe-t-il un autre cas similaire ?). Cette situation accentue un peu plus l'écart entre le jeune homme et l'institution, et l'incite à se tourner vers le Côté obscur.

 

 

 

 

Nous voyons bien que l'entrée de Anakin Skywalker dans l'ordre Jedi n'est pas aisée. Son identification par Qui-Gon Jinn en temps qu’Élu de la prophétie n'est pas acquise et loin d'être suffisante pour une acceptation entière. Il faut aussi comprendre que le fait d'être considéré comme le sauveur de la prophétie le condamne aussi à une vie de souffrance et d'errance. C'est au nom de cet oracle que Qui-Gon Jinn l'arrache de sa terre natale et le condamne à subir les différentes conséquences de cet éloignement : sans l'amour de sa mère (même s'il n'est plus esclave), et considéré comme un élément dangereux (il doit quand même le ressentir même s'il n'en est peut-être pas encore complètement conscient) par le côté Lumineux de la Force. Son allié le plus fidèle est mort et un autre lien commence à se former avec la reine Padmé Amidala, une relation qui d'amicale se mue en amour réciproque mais coloré par l'interdit fondamental pour les Jedi de ne pas tomber amoureux (étant considéré sans doute comme un acte égoïste : un Jedi doit être au service de tous et toutes et ne doit pas concentrer son attention sur une seule personne). Ce sentiment éclot dans le deuxième film. Le jeune padawan est devenu un adolescent, rebelle, casse-cou mais puissant. Obi-Wan Kenobi, son Maître Jedi, a du mal à canaliser son énergie (lui même débute dans l'enseignement). Malgré toute l'amitié que se portent les deux hommes, la fonction de mentor de ce dernier les sépare. Anakin se méfie-t-il peut-être inconsciemment de l'ordre Jedi ? Peut-être qu'un Maître plus aguerri aurait réussi à apprivoiser totalement ce jeune meurtri. Peut-être que ce dernier se serait senti plus reconnu avec Qui-Gon Jin. Nous voyons bien que la transformation de Anakin en Dark Vador n'est pas liée au hasard mais elle est bien le fruit de plusieurs éléments dont la convergence fait système. Ne dit-on pas que vouloir interpréter un oracle (de la même manière pour les rêves pour la Grèce antique comme le rapporte Georges Devereux dans son ouvrage Les Rêves dans la tragédie grecque) est dangereux ? Apporter une signification, c'est s'enfermer dans cette interprétation. D'où l'aveuglement de Qui-Gon Jin. Anakin est un personnage à la limite des règles du code Jedi. Obi-Wan essaie de le sermonner à chaque manquement de ce dernier mais il retourne les défauts à son avantage : l'infraction a permis à l'un de sauver l'autre. Anakin lui-même sera aveuglé par un rêve. En effet, il est hanté par un cauchemar : la mort de sa compagne. Pensant à un rêve prophétique, le jeune Jedi explore de plus en plus les voix du côté obscur pour lui sauver la vie. Sauf que c'est en partie son comportement qui va coûter la vie de sa compagne.

 

 

 

 

Les retrouvailles avec Amidala, devenue sénatrice, embrouillent encore plus la situation. Elle semble distante avec le padawan, ne le reconnaît pas ou peu. Ce n'est aussi que le signe d'un amour combattu. Après la reconnaissance de leurs sentiments, les amoureux se marient. C'est une cérémonie clandestine, premier mensonge envers l'ordre Jedi. Même si leur amour est sincère, cette union est un détachement sensible d'Anakin envers un ordre qu'il ne comprend pas. C'est aussi Amidala qui l'initie à la politique. Son amant semble réticent envers les politiciens (méfiance sans doute enseignée par l'ordre Jedi) mais, petit à petit, il comprend leurs enjeux. C'est dans le deuxième épisode qu'il expose ses idées : imposer la volonté d'une personne sur tous et toutes, une dictature. Même s'il désamorce l'inquiétude de sa compagne par un rire, Anakin le pense peut-être vraiment (comme le prouve la suite des événements). Il semblerait qu'entre l'ordre Jediet certains politicien-ne-s, la méfiance soit réciproque : la peur qu'un groupe ne prenne trop d'importance par rapport à l'autre. Dans le troisième film, Amidala est plus effacée, son seul rôle étant celui d'être la mère des futurs jumeaux Luke et Leia. La clandestinité de leur relation est pesante, de plus sa grossesse l'a énormément fatiguée, ce que ne supporte pas son compagnon. Même si elle est une des victimes de Anakin (elle semble se laisser mourir après avoir été frappée par lui), elle avoue à Obi-Wan Kenobi qu'il y a encore du bon en lui. Cette croyance relève cet être qui à la fin est totalement dépendant de sa célèbre armure (réputée inconfortable, elle est très étroite) mais aussi de son Maître Sith et esclavagiste, l'Empereur.

 

 

Comment un simple politicien comme Palpatine est-il devenu le fameux Empereur de la seconde trilogie ? D'ailleurs, combien de spectateurs ou spectatrices de la saga dans son ordre chronologique de diffusion, ont fait le lien avec ces deux identités ? Palpatine, qui apparaît dès le début du premier épisode, ne semble pas être d'une grande ambition, il n'est que sénateur de la planète Naboo (planète où règne la jeune Padmé Amidala). Pourtant, il va petit à petit acquérir assez d'influence, d'une part en montant de fausses accusations à l'encontre de personnages lui barrant la route (tel le Chancelier Valorum dans le premier épisode), d'autre part en conseillant d'autres personnages pour leur présenter une situation de telle sorte qu'une seule solution s'impose (à son profit). Evidemment, il décrit un tel tableau (noir) du Sénat Galactique à la souveraine de Naboo qu'elle ne peut qu'être partisane d'un changement radical de politique en faveur de celui qu'elle considère comme un allié et qui n'est en fait qu'un Lord Sith, Dark Sidious (Maître de Dark Maul). En demandant de voter une motion de censure à l'encontre de Valorum, donc en faveur de Palpatine, ce dernier gagne le poste de son rival. Pourtant, ce n'est que le début de son vaste projet, impliquant d'autres personnages comme Jar Jar Binks mais aussi Anakin Skywalker. Il se sert des défauts de la République (ce qui montre à quel point il en connaît les moindres règles) pour asseoir son autorité et être réélu en tant que Chancelier. Il va notamment profiter de l'absence d'Amidala (devenue entre-temps sénatrice) pour obtenir de Jar Jar Binks (alors délégué de cette dernière) la demande au Sénat des pleins pouvoirs. Nous comprenons bien que l'ancienne souveraine n'aurait jamais accepté cet arrangement (comme le démontre la discussion citée précédemment avec Anakin sur sa conception du pouvoir). Profitons de l'évocation de Jar Jar Binks pour le réhabiliter. Un certain nombre de fans ont souligné l'inutilité de ce personnage. Il est vrai qu'au premier abord, il ne paraît pas intéressant. Même son côté gaffeur, référence avouée à Buster Keaton, le dessert complètement. Pourtant, et à l'instar des Ewoks du dernier épisode (qui eux ne servent vraiment à rien), ce personnage peut être réévalué pour un élément. Jar Jar Binks semble tout à fait insignifiant mais prend de plus en plus d'importance dans l'intrigue en devenant délégué de la sénatrice Amidala. En l'absence de celle-ci, il va prendre une décision qui semble paraître anecdotique au premier abord mais qui à long terme aura une portée catastrophique à deux niveaux. Dans un premier temps, Palpatine se rapproche grâce à lui de son but ultime (obtenir le contrôle de la République). Mais, dans un second temps, cette conséquence découlant directement de la première, il va permettre à ce dernier d'avoir une plus grande influence sur Anakin Skywalker. Jar Jar Binks est donc un élément indispensable à l'intrigue, c'est à dire à la transformation de Anakin en Dark Vador et non cet éternel boulet inutile décrié par bon nombre de fans. D'ailleurs, même si ses apparitions sont de moins en moins fréquentes, le personnage ne sera jamais descendu dans l'intrigue (ainsi, il aura toute sa place lors des funérailles de Padme Amidala).

 

 

Palpatine a donc reçu les pleins pouvoirs, ce qui inquiète à juste titre le Conseil Jedi. Ce dernier va confier à Anakin la mission de le surveiller étroitement. Le jeune Jedi n'est pas enchanté à cette idée surtout qu'une amitié a commencé entre les deux hommes. Cela n'est pas surprenant : Anakin se sent sûrement mieux accueilli par le Chancelier alors que l'ordre Jedi n'a jamais cessé de manifester de la méfiance à son égard. Peut-être se sent-il pour cette raison plus proche de Palpatine que de Maître Yoda ou Maître Mace Winu. Le Chancelier bénéficie d'une couverture importante : il cache ses opérations Sith (les éliminations de puissant-e-s Jedi, la création d'une armée secrète de clones pour la République qui au bon moment se retourne contre celle-ci lors de la divulgation de ce fameux « ordre 66 » afin d'assassiner la plupart des autres Jedi) derrière un masque temporaire de bienveillance et de paternalisme. Anakin semble s'y retrouver : lui qui n'a jamais eu de père biologique (serait-il vraiment le jouet d'une expérience Sith ? Préférons ne pas prendre en compte cette hypothèse) ou spirituel (Obi-Wan ne joue pas ce rôle). De plus, il semblerait que le jeune Jedi ait commencé à entretenir une colère de plus en plus importante au fil du temps. Ainsi, lorsqu'il revient sur sa planète natale à la recherche de sa mère pour la libérer, il découvre qu'elle est affranchie et mariée. Sauf qu'une tribu de pillards, les Tuskens, l'a capturée. Anakin a juste le temps de la serrer dans ses bras avant son décès. La colère éclate, il ne l'avait pas vue depuis son enfance. Sa rage est alors impressionnante, il décime toute la tribu. D'ailleurs, juste avant le massacre, nous pouvons entendre une voix lui supplier de ne pas châtier la tribu. A qui appartient cette voix ? Qui-Gon Jin ? Certains disent que c'est celle de Georges Lucas lui-même. Est-ce de la pitié envers son personnage ? De toutes façons, ce crime est un premier pas vers le Côté Obscur. Maître Yoda le ressent, ce qui n'arrange en rien sa méfiance envers Anakin, encore padawan à ce moment-là. Pourtant, à aucun moment il n'envisage le fait que sa célèbre phrase citée précédemment : « La peur est le chemin vers le côté obscur : la peur mène à la colère, la colère mène à la haine, la haine… mène à la souffrance. » a pu autoriser Anakin a adopter un tel comportement (une autre prophétie auto-réalisatrice ?). Ce dernier, sous le choc de ce qu'il vient d'entreprendre, raconte tout à Padmé. C'est sans doute cet aveu qui apportera la preuve à sa compagne qu'il a encore du bon en lui. L'une des autres raisons qui pousse le jeune Jedi du Côté Obscur est la suivante : son amour pour une personne. Le code Jedi interdit les sentiments personnels alors qu'un Sithdoit s'en servir, s'en nourrir. Le mariage est donc aussi prohibé. Anakin ne peut donc rien avouer et doit vivre dans la clandestinité avec Padmé. Il n'a donc pas la possibilité de raconter le rêve à propos de la mort de sa compagne, enceinte ni à Obi-Wan ni à Maître Yoda. Seul le Chancelier Palpatine a une oreille attentive mais surtout des conseils pour contrer le mauvais sort. Pour cela, et à petites doses, ce dernier présente à Anakin le Côté Obscur sous un jour séduisant : l'immortalité, des pouvoirs plus importants mais surtout la vie sauve accordée à Padmé. Par amour, et ne se sentant pas soutenu par l'Ordre Jedi, Anakin va écouter son futur Maître Sith. Pourtant, malgré cette apparente adhésion, un doute persiste dans l'esprit d'Anakin. Un doute qui va le pousser à avertir le Conseil de la double identité du guerrier Sith. Malheureusement, lorsque que Maître Mace Windu essaie d'arrêter Palpatine en usant de la Force sur lui, le défigurant à vie et lui donnant l'apparence que tout le monde connaît (il est intéressant de remarquer que c'est le même acteur qui joue dans les deux trilogies, Ian McDiarmid, et son personnage peut paraître un chiasme de l'acteur : l'acteur jeune joue le personnage âgé, l'acteur plus vieux joue le personnage plus jeune). Anakin ne supportant pas les cris de son ami tue Windu et se révèle donc comme Dark Vador. Cette escalade s'achèvera avec le massacre des jeunes padawan,son duel contre Obi-Wan, enfin ses blessures et brûlures graves qui le conduisent à revêtir l'un des plus célèbres costumes du cinéma.

 

 

 

 

Pour conclure, nous pouvons voir que l'ascension d'Anakin en tant que Dark Vador est subie. Le personnage n'a pas connu de vrais choix. Les conditions de son basculement viennent autant du Côté Obscur (largement dominé par Palpatine) que du côté de ses allié-e-s. Pourtant rien n'est perdu. Amidala a raison sur un point crucial : il y a toujours du bon en lui. Cette bonté va le pousser dans l'épisode VI à faire un choix éthique : épargner son fils des foudres meurtrières de l'Empereur. C'est ce choix qui va lui permettre sa rédemption d'une part mais aussi de pouvoir retrouver son visage perdu (découvert par son fils Luke lors de son trépas) mais aussi d'intégrer enfin sa place structurale au côté de Maître Yoda et de Obi-Wan. Dark Vador n'est plus.

 

 

25 janvier 2014


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