Petite surfaces et grandes espérances

à propos de deux courts-métrages et d'une bande de potes

Dans Molii (2013), des gamins roumains ou Roms, indésirables et malicieux comme des gremlins, font perdre la tête au gardien d'une piscine municipale, dès lors obligé à mouiller le maillot, mais au risque aussi – puisqu'il ne sait pas nager – de boire la tasse. Déjà, dans Fais croquer (2011), un apprenti-réalisateur éprouvait la contrariété de son désir en raison de l'indiscipline de ses copains, prompts à s'interposer entre le projet – idéal sur le papier – d'un premier film rêvé et sa réalisation pratique. La noyade, frôlée dans Molii (un mot roumain qui signifie « mites » en français), est avérée – même si de façon métaphorique – dans Fais croquer, l'aspirant cinéaste considérant son désir de cinéma comme noyé (pour ne pas dire de ce désir qu'il finit mité). Dans les deux cas, Aubervilliers est la cité populaire où jaillit de la fiction, tantôt sous l'aspect d'un sketch en apparence seulement comique mais masquant en réalité un vrai petit théâtre de la cruauté (Fais croquer), tantôt en forme de labyrinthe inquiétant menant à cet insoupçonné cœur magmatique offert par le miroir bleu marine de la piscine municipale (Molii). La fiction consistera fondamentalement ici en l'imprévisible réel (le « Réel » comme le dirait Slavoj Zizek usant de majuscules lacaniennes) : le réel tel qu'il fait trou en déchirant la robe vendue sans couture de la réalité – celle des nécessités sociales pour le gardien en remplacement de son père ou bien celle d'un projet artistique lui-même adossé à un désir probable d'ascension sociale. Le réel, comme frappe intempestive du discontinu dans le continuum de la réalité, s'incarne dans des gosses qui s'infiltrent en transgression des règles de fonctionnement et d'usage d'un équipement sportif : c'est alors une force issue du dehors qui investit un lieu (ils veulent manifestement en croquer) pourtant interdit depuis un désir qui l'est lui-même, en raison d'une double imposition sociale, économique (ils sont pauvres) et raciale (ils sont roumains ou Roms). Le réel trouve à s'incarner aussi avec des copains qui s'échinent à compliquer la tâche de leur ami désireux de tourner un film, les petites pulsions narcissiques des uns finissant en s'accumulant par avoir raison et engloutir le projet de l'autre : c'est alors une force venue du dedans qui remplit l'espace en construction du film en train de se faire d'une eau si lourde qu'elle faucherait le réalisateur en herbe en l'entraînant en son fond (que l'on se souvienne de celui d'un film de Jerzy Skolimowski de 1970 intitulé Deep End). Devoir rester en surface (des miroitements du social) en guise d'un désir de devoir s'épargner à en toucher le fond d'inconscient obscur (le désir des uns en rivalité de celui des autres, père compris pour celui aussi vachard de Molii que les amis de Fais croquer, tous rivaux en dépit d'une communauté de stigmates). Il faudra alors ne pas craindre d'aller voir au-delà de l'efficacité certaine de ces deux courts-métrages tournés par une bande d'amis (Yassine Qnia, Hakim Zouhani, Carine May et Mourad Boudaoud et si tous ont participé à la réalisation collective de Molii, les trois derniers ont travaillé sur le tournage de Fais croquer signé par le premier), pas loin de ressembler au fond à la marmaille prenant d'assaut la forteresse de l'institution convoitée. Cette sorte de corps collectif aura bricolé d'évidentes petites machines de guerre qui jouent à fond la petite musique savante de la mécanique comique (dans Fais croquer) ou abattent habilement les cartes de l'action et de la poursuite (dans Molii) dans des espaces a priori pauvres en fiction ou bien trop exigus pour lui donner à respirer. Comme s'il lui fallait coûte que coûte expérimenter la greffe d'un peu de cette puissance d'identification venue des États-Unis dans un environnement français rétracté parce que relégué (la Seine-Saint-Denis, département jeune et populaire mais aussi peau de chagrin d'une banlieue rouge finissante).



Il faudra donc y aller pour apprécier comment une logique d'affrontement binaire (lui, le gardien noir issu d'une longue histoire faite d'esclavage et de colonisation, contre eux, les petits envahisseurs venus des marges prolétarisées de l'Europe) se renverse en guerre interne (le « syndrome de la porte fermée » se répétant vague après vague dans l'histoire française des migrations et la cohorte des populations racisées qui en forme le sol démographique). Comme il faut reconnaître que la contrariété du projet d'un garçon par le comportement indiscipliné ou velléitaire de ses copains se retourne étonnamment sous la forme d'un feed-back cruel en vérification duquel se révèlent les propres impensés de son désir (en termes raciaux s'agissant du choix d'un Blanc pour jouer un Arabe alors que le héros refuse qu'un Noir joue dans son film, en termes sexistes quand le casting féminin au principe de semblables réflexes de ses camarades révèle après coup qu'il en a profité aussi pour filmer la poitrine de l'une des trois candidates). Il faut enfin identifier l'homologie poétique entre les deux (petites) surfaces respectivement privilégiées par les deux films, piscine bleu javel dans l'un et gruau numérique de l'écran gris accueillant les images du casting féminin dans l'autre. A chaque fois, l'écran est celui des (grandes) espérances mais aussi du désir révélé comme faussement transparent et authentiquement obscur (y barbotent les sujets de la concurrence entre pauvres), du désir reflété comme étant aussi le désir de l'autre perçu comme en trop (le désir d'ascension ou de participation des uns étant toujours dédoublé et contredit par le désir des autres, rivaux potentiels ou réels mais mésestimés comme tels). Au-delà de la rutilance narrative, riche en idées de découpage (dans Molii, la marmaille semble en apparaissant comme se démultiplier) ou en dialogues incisifs (dans Fais croquer, les échanges en raison d'une diction rythmée fulgurent), c'est une subtilité du récit, probablement plus retorse dans Fais croquer que dans Molii qui s'identifie un peu trop limpidement à une allégorie des contradictions républicaines. Fais croquer, s'il est souvent drôle, suinte pour sa part une intense mélancolie, à mesure que le héros découvre qu'il y a à affronter pire que ses pénibles copains. Pire, autrement dit soi-même. Lui-même apparaissant in fine comme un double ignoré d'eux tandis que ces derniers lui renvoient, certes exagérée, l'image qu'il se fait secrètement aussi de lui-même. Soit celui qui, dans le pastiche involontairement caché par ses potes à la fin du casting et surgissant du fond à la surface tel un lapsus, sait et commande, décide et ordonne, autoritairement et seul. Il y a même, ici et là, quelques plans attestant discrètement des forces impersonnelles et objectives (des sauces grasses de la bouffe junk aux barres cachant l'horizon en passant par les escaliers faisant souffler) qui travaillent sourdement à noyer un beau souci de cinéma. Pourtant, la caméra jetée par-dessus bord sera ramassée par d'autres et le gardien en remplacement de son père échappait de peu à la noyade grâce aux bouées nouées autour de son corps par les petits diables. Yassine, le héros de Fais croquer, dit avoir pour cinéaste préféré Martin Scorsese et, à l'instar de ce dernier, lui aussi souffre d'asthme. On imagine alors que, toutes choses égales par ailleurs, l'auteur de Mean Streets (1973) a dû éprouver des maux semblables, en proie à une passion peu légitime à l'endroit, populaire et ségrégué (Little Italy), où il vivait. Le mérite de Fais croquer et Molii consistant au bout du compte à faire cinématographiquement triompher un peu d'amitié partagée et de désir collectif là où les petites surfaces des appétits individuels et les plafonds de verre du social font miroiter de grandes espérances pour mieux ensuite s'appliquer à les plomber – à les miter ou les noyer.


"C'est la pression hydraulique du système économique qui surpeuple nos piscines" (Siegfried Kracauer, Les Employés, 1929).


Le 29 avril 2015



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