Babylon (2012) de Ala Eddine Slim, Ismaël et Youssef Chebbi

Les déchets du monde

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Un désert se peuple, le même désert se dépeuple : dans l'intervalle, un monde sera apparu et, disparu depuis en ne laissant plus comme traces que celles de ses immondices, le milieu naturel en aura été modifié – désertifié. C'est incontestablement un grand récit, une épopée même que racontent les 120 minutes de Babylon, portant sur le passage métabolique du milieu vivant désertique à son humaine désertification dès lors qu'un monde surgit de nulle part comme une lame de fond, grosse des damnés de la terre charriés par les dislocations géopolitiques du moment, pour ensuite se retirer en ne laissant plus voir sur la grève que ses restes échoués. Les détritus formeraient alors une nappe de plastique telle un linceul gris valable autant pour le milieu environnant mortifié que pour le monde des réfugiés aboli ici pour redéployer leur maltraitance ailleurs. A l'ouverture d'un film particulièrement soucieux de documenter le chaosmos d'une crise humanitaire au carrefour de l'actualité alors en train de s'accomplir du côté des pays arabes à l'époque de leur « printemps », de l'histoire plus longue de l'État-nation déstabilisé par la mondialisation des conflits et l'apatridie comme de la temporalité plus grande encore de la terre fragilisée par les processus de sa métabolisation humaine, c'est d'abord toute une microphysique de la nature qui attire à elle comme un aimant de la limaille de fer la sensibilité aux aguets d'un agencement cinématographique à trois têtes, Ala Eddine Slim, Ismaël et Youssef Chebbi, tous opérateurs, ingénieurs son et monteurs d'une petite machine impérativement bricolée à partir des urgences de l'événement (quelques semaines après la révolution tunisienne, le camp de Choucha est rapidement monté dans le sud du pays entre le poste frontalier de Ras Jdir et la ville de Ben Guerdanne afin d'y accueillir les réfugiés de la guerre civile libyenne). Ce sont en effet végétations rares et anfractuosités par où souffle un vent dru, progressivement animées par des fourmis agitées et les efforts conatifs d'un bousier roulant entre deux cailloux et trois racines sa boulette de terre et d'excrément comme Sisyphe son rocher. Quand, soudain, un plan noir interrompt net l'activité d'un immémorial cycle naturel pour faire advenir ensuite d'autres bestioles au travail de tourner et retourner la terre, les excavatrices ayant désormais succédé aux bousiers afin de constituer en plein cœur du désert un espace susceptible d'y accueillir des réfugiés en transit, d'une guerre (civile) l'autre (la guerre économique mondialement imposée par la globalisation). D'autres plans noirs attesteront des diverses ruptures au principe d'une réalité humaine mais aussi environnementale en constante transformation et restructuration. Mais le premier d'entre eux possède cependant ceci de qualitatif qu'il propose moins de penser la transition entre des activités animales humaines et non-humaines sur le mode schématique d'une homologie formelle (l'agitation humaine serait semblable à celle d'insectes) que sous la double condition biologique et phylogénétique d'une conjonction et d'une disjonction (les êtres humains sont et ne sont pas des êtres vivants comme les autres). Composant moins avec le milieu organique qu'ils le décomposent pour le recomposer et le réorganiser selon des dispositions artificielles (ou « artefactuelles » aurait dit Jacques Derrida), les êtres humains ont dans la circonstance précise du camp de réfugiés contemporain moins le souci de recycler l'excrément de la terre afin d'en tirer l'engrais nécessaire à l'équilibre de l'écosystème planétaire que celui d'ouvrir en raison de réflexes à la fois techniques, économiques et géopolitiques un monde pauvre transitoirement destiné au transit des pauvres du monde. Dans Babylon, la couverture de plastique finalement déduite de la formation des détritus mécaniquement étalés sur l'ensemble du territoire jusqu'à monter toujours plus haut en direction d'un ciel lui-même comme affecté, sinon infecté par la marée décolorée d'ordures gonflant sous lui paraît bel et bien être le gris linceul d'un double désastre, le désastre humain redoublant effectivement la catastrophe environnementale qui en résulte.

 

 

Plus précisément, le monde décrit par le « triovidu » de réalisateurs tunisiens, gros de réfugiés concentrés pour être soumis à la triple discipline de l'ordre militaire, de l'action humanitaire et du reportage médiatique et puis qui à la fin disparaît comme il est apparu pour ne plus laisser traces que celles d'immondices se voit dès lors moins peuplé d'humains ravalés au rang d'insectes que de rebuts humains, aussi maltraités (y compris littéralement avec les clowns de l'humanitarisme) et aussi méprisés que la terre sur laquelle ils sont parqués. A cet égard, Babylon proposerait comme un précis d'écosophie au sens où, dans Les Trois écologies (éd. Galilée, 1989), Félix Guattari précisait justement que l'écosophie se devait de combiner en effet trois régimes écologiques spécifiques (l'écologie environnementale, l'écologie sociale et politique, l'écologie mentale et psychique). La perspective « écosophique » développée par Babylon consiste effectivement à tramer ou tresser grâce à la multiplication des plans comme autant de notations éparses et impressionnistes, prises à la volée ou à l'arrachée, les trois lignes entremêlées de la catastrophe écologique en cours, la crise humanitaire n'étant au fond que la formule pauvre et réductrice recouvrant localement une crise autrement plus complexe. Complexe et globale aussi, car tout à la fois sociale (avec la gestion des inégalités intrinsèques à l'ordre régnant au sein du camp de réfugiés) et économique (dans la précipitation et ventilation de flux de travailleurs soumis aux aléas de la guerre, de la destruction d'emplois et de la mobilité du capital), environnementale (dans l'épuisement désertifiant du milieu naturel) et géopolitique (avec les effets d'entraînement mimétique dans le monde arabe du soulèvement tunisien contre la dictature au début de l'année 2011). Il faut ici rendre compte du fait que le camp en question semble moins le produit d'un rendu objectif strictement documentaire que d'une reconstruction cinématographique de plusieurs réalités particulières (quelques trajets en car entre des lieux distincts pourraient bien en attester), au point de fabriquer au montage une image de la réalité déliée des circuits courts des pratiques médiatiques (on trouveraient, en effet symptomatiquement, autant ici de reporters que de militaires et d'humanitaires et il y a dans le geste cinématographique des réalisateurs de Babylon le souci de consigner la qualité intrinsèquement spectaculaire de l'événement humanitaire tout en trouvant cependant moyen, notamment par la durée et le refus des précisions informatives, de ne jamais s'y fondre, de toujours s'en écarter). L'allégorie babélique qui ne saurait se réduire ici à la seule coexistence des langues ou idiomes parlés ne se comprendrait alors qu'en raison d'une indiscernabilité esthétique des situations qui, loin de valoir comme imprécision et confusion, traverse toutes les distinctions catégoriques (entre migrations venues de l'est et du sud, entre réfugiés politiques et climatiques, entre travailleurs migrants et exilés fuyant la guerre civile) afin de toucher au cœur critique et disjonctif du contemporain. Un contemporain se composant de trois versants qui travaillent Giorgio Agamben et que, dans le prolongement de Hannah Arendt, travaille à réfléchir et conceptualiser son geste philosophique : la prolétarisation est ce mouvement extensif caractéristique de la « guerre civile mondiale » en regard de laquelle l'état d'exception se confond avec la règle, le camp apparaissant toujours plus comme étant le nomos de notre temps. Un contemporain paradoxalement saisi ici à l'état à la fois pur et impur, dans la phénoménalité filmique de ses expressions particulières et dans la reconstruction cinématographique de sa logique générale (à ce titre, on pourrait rapprocher Babylon, Grand Prix du FID 2012, de Searching for Hassan d'Édouard Beau, Prix Premier du FID 2009). Comme si le micro permettait à force de persévérance d'atteindre in fine au macro. En conséquence de quoi, les ordres militaire, humanitaire et spectaculaire (on distinguera cependant dans la marée médiatique les opérateurs d'un vrai travail journalistique) forment les segments d'un triangle au principe de la réduction catastrophique de la politique en « biopolitique », la vie ne devant plus être en effet qu'affaire de simple survie heureusement contrariée par les exigences de la vie symbolique. L'appel vivifiant dans les corps de l'esprit arrive parfois à diagonaliser la discipline mortifiante et autoritaire des files indiennes et des queues parallèles aux fils de fer barbelés. Par exemple avec cet homme qui jongle et cet autre qui danse devant leurs coreligionnaires, avec ce concours de chant et puis cette partie improvisée de volley-ball, avec ces prières individuelles et puis ces tentes accueillant de provisoires mosquées, avec ces discussions philosophiques nocturnes et puis encore cette engueulade au sujet de l'égalité de traitement en fonction des appartenances nationales.

 

 

L'absence radicalement assumée de tout commentaire (à l'exception d'une discussion de part et d'autre de la caméra sur le prix du riz et l'inclusion dans le cadre d'Ismaël lors d'une discussion avec des Nigérians sur la religion) incluant également, fait rarissime, le refus des sous-titres n'empêche pas – au contraire elle en est même l'une des conditions esthétiques – que se fasse entendre tout au long de Babylon un cri sourd en accord tympanique déchiré avec des damnés de la terre en face de qui le spectateur est dès lors invité à faire, à rebrousse-poil des distances abstraites de la traduction, la double expérience phénoménologique de l'étrangeté de l'autre qui lui ressemble et, en miroir, de sa propre étrangeté qui le fait être le dissemblable de lui-même. Alors, le spectateur peut reconnaître dans les nouveaux damnés de la terre ses doubles, objectivement poussés qu'ils sont par la configuration militaire et humanitaire du camp à se voir littéralement identifiés aux déchets du monde. « Mais elle passe la figure de ce monde » disait déjà Saint-Paul à l'occasion de la première Épître aux Corinthiens (1 Cor 7 : 31). L'auteur néotestamentaire et apostolique y aura également écrit ceci : « Jusqu'à présent, nous souffrons la faim et la soif, nous sommes mal vêtus, exposés aux coups, errant de lieu en lieu. Nous nous épuisons à travailler de nos propres mains. On nous insulte ? Nous bénissons. On nous persécute ? Nous le supportons. On nous calomnie ? Nous répondons par des paroles bienveillantes. Jusqu'à maintenant, nous sommes devenus comme les déchets du monde et traités comme le rebut de l'humanité. » (1 Cor 4 : 11-13). Les rebuts du monde que donc nous sommes (y compris dans la production spectaculaire des clichés médiatiques comme autant de déchets symboliques exigeant de l'écologie qu'elle soit, comme le préconisait en effet Félix Guattari, non seulement environnementale mais aussi sociale et mentale), dans la reconnaissance de la « lie de la terre » (Hannah Arendt) que sont les sans-droits apatrides, mais aussi dans l'indifférenciation du droit et du non-droit comme dans l'identification du sujet propriétaire et de la perte absolue, se retrouvent ensemble au petit matin de Babylon pour advenir, entre le rose et le mauve, comme les figures messianiques d'une désidentification (les figures sont à la fin devenues silhouettes comme dans un film de Tariq Teguia) et d'une désappropriation universelle dont l'intraduisible des langues est évidemment l'une des manifestations. A l'aurore aux doigts de rose, sur le pas de la porte (le radical arabe bab) qui est le seuil ouvrant au mélange (le radical hébreu BBL partagé par la cité biblique Babel et la cité antique Babylone), les malpropres qui ne sont que les malheureux formant comme le disait Saint-Just la puissance de la terre exposent la vérité générique de l'impropre. Le jasmin qui en aura à raison enivré plus d'un masquait aussi une odeur d'ordures et de plastique brûlé.

 

 

lundi 28 novembre 2016


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