"Les Derniers jours d'une ville" (2016) de Tamer El Saïd

La sphère Le Caire

Josef von Sternberg avait naguère proposé une belle métaphore, aussi simple que décisive, pour décrire le travail du metteur en scène, parlant de celui-ci comme d'un agent de la circulation. L'un des plus grands cinéastes de notre temps, Abbas Kiarostami, aura d'ailleurs travaillé un temps comme agent de la circulation. Au cinéma, l'agent de la circulation n'est toutefois pas celui qui intime au passant l'ordre de circuler, de passer son chemin au prétexte qu'il n'y aurait rien à voir mais il serait plutôt cet homme-orchestre qui aurait la passion de la circulation, qui saurait agencer plusieurs types de flux (notamment de travail matériel et intellectuel) en les mettant en rapport, sinon en relation afin d'offrir à l'occasion de son film quelques images singulières d'un devenir qui, charriant milles histoires actuelles et virtuelles, ne saurait cependant se réduire à toute l'Histoire. C'est ainsi que l'on verrait Tamer El Saïd, réalisateur indépendant depuis dix ans avec Zero Production et fondeur d'une cinémathèque alternative organisant en effet à l'occasion de son premier long-métrage un feuilleté rond comme un œuf d'impressions collectées à diverses sources, relevées depuis les flux, multiples, qui traversent et irriguent Le Caire.

 

 

Primé entre autres au Festival des Trois Continents, Les Derniers jours d'une ville se présente en effet comme une œuvre audacieuse car résolument moderne, qui extrait de l'impossibilité de son objet (filmer par toutes les coutures la capitale égyptienne) la forme pointilliste ou fragmentaire en témoignage d'une crise généralisée, répercutée selon différentes dimensions combinées comme un cristal miroitant et tournoyant. Que la crise concerne le sort du film lui-même qui met en abyme les impossibles partages du documentaire et de leur retraduction fictionnelle selon des arêtes qui séparent par intermittence les voix des corps dans une perspective flottante et suspensive, spectrale. Qu'il s'agisse encore de la crise frappant son auteur lui-même qui doit alors se dédoubler et passer de l'autre côté de l'écran pour être un personnage de fiction prénommé Khalid (il est interprété par l'acteur Khalid Abdalla), en quête d'un film aussi fuyant que le « snark » de Lewis Carroll, qui lui glisse entre les mains comme la vie de la bouche d'une mère agonisante ou comme l'amour d'une femme toujours ailleurs même quand elle est ici. Qu'il s'agisse enfin de la crise unissant les camarades réalisateurs chacun aimantés par d'autres villes (Bagdad, Beyrouth et même Berlin) mais tous habités par la vieille utopie d'une communauté transnationale soutenue par le partage d'un idiome (l'arabe) mise à mal par les lignes de faille contemporaines (des guerres du pétrole étasuniennes aux dictatures du Proche-Orient soutenues par l'Occident en passant par l'occupation israélienne des territoires palestiniens). Rien de moins gratuit alors que les références subreptices et circonstanciées à A bout de souffle (1959) de Jean-Luc Godard et surtout 8 1/2 (1962) de Federico Fellini tant peuvent converger, loin de l'opportunité d'arraisonnements scénaristiques commandés pour l'exportation (voir The Nile Hilton Incident – Le Caire Confidentiel du réalisateur suédois d'origine égyptienne Tarik Saleh), les rapports créateurs de la crise existentielle et politique et de la ville-chantier.

 

 

La crise se manifeste ici à tant d'endroits en effet, dans les discussions du réalisateur et de son monteur, dans les rues occupées tantôt par des islamistes tantôt par des manifestants laïcs, dans ce nouvel appartement rêvé par Khaled mais encore introuvable, qui pourrait alors accueillir tout à la fois les souvenirs d'enfance, la mémoire familiale et les archives du film à venir. Mais la ville imprenable, innervée par mille flux homogènes à sa forte densité de populations (plus de 73.000 habitants par km² et deux millions de voitures dont 60 % ont plus de dix ans), est ainsi celle de l'événement populaire et révolutionnaire qui aura été mais qui alors n'était pas encore. Les Derniers jours d'une ville ressemblerait à cet égard à une sonde spatiale qui, projetée en 2009-2010 (date du tournage des images), sera enfin revenue sur Terre pour exposer après avoir traversé la couche d'ozone de 250 heures de rush l'image différée, comme une bombe à retardement, d'un désir révolutionnaire encore nébuleux alors, mais avéré depuis avec les grandes journées de février 2011. Avant qu'un double coup d'arrêt (avec l'élection de l'islamiste Morsi en 2012 et sa destitution par Al-Sissi et le retour au pouvoir en 2014 des militaires) n'impose à nouveau le règne d'un temps obscur si semblable au temps nébuleux de l'avant-révolution (ce temps intervallaire investi par d'autres jeunes réalisateurs égyptiens comme Mohamed Siam, assistant-réalisateur de Tamer El Saïd et auteur d'un documentaire intitulé Whose Country ? tout aussi contraint au pays à l'invisibilité).


 

Aidé à l'image de Bassem Fayad qui travaille avec les plus grands réalisateurs libanais (Mohamed Soueid, Ghassan Salhab, Akram Zaatari) et qui incarne lui-même le pôle libanais d'une constellation en excès à toute assignation territoriale ou identification géographique (Tariq Teguia à qui l'on pense beaucoup ici aurait parlé dans l'inspiration de Michel Butor de « mobile »), Tamer El Saïd figure alors légitimement cet agent de la circulation qui organise un trafic de signes et d'affects, un commerce de regards et de visages, un agencement de silences et de bruits comme de voix et de musiques (on retiendra entre autres la conteuse radiophonique Abla Fadila), fouinant du côté des vieux bâtiments que l'on démolit pour ramasser des restes et leur offrir un peu d'avenir, en double excès à toute clôture historique comme géographique. C'est qu'il y a eu dans l'intervalle un événement qui autorise les images d'avant à partager la même humeur indécise que les images d'après. C'est qu'il y a un événement dont le « devenir-illimité » est comme le dirait encore Gilles Deleuze un « entre-temps » divisant en dépit de son site de localisation spatio-temporel tous les espaces et tous les temps, qui fait du Caire une cité qui intéresse le monde entier et qui fait de la révolution un spectre qui a du passé sans cesser d'avoir de l'avenir. C'est qu'il y a des soubresauts dont la résonance passe dans l'entrelacs des capitales arabes jusqu'à affecter leurs homologues européennes (comme Berlin méconnaissable) dès lors que l'exil et le droit d'asile ne finissent pas en peau de chagrin recouvrant les murs de la forteresse Schengen. C'est qu'il y a des longues focales pour tourner au café comme dans la rue des scènes vues comme si le présent revenait de loin dans le temps, avant qu'il ne s'effiloche dans l'intervalle comme du sucre en filaments dans un verre d'eau.

 

 

On serait complètement convaincu par Les Derniers jours d'une ville si son auteur ne s'efforçait cependant pas de constituer chaque passage obligé, personnifié par telle ou telle figure mais systématisé à force de répétitions inchangées, comme l'anneau d'une boucle ou d'un chas par où passer et repasser l'aiguille du récit comme si dans l'intervalle rien ne s'était passé. Comme si rien n'arrivait jamais, sinon une mobilité déliée de toute destination et donc à la fin confondue avec les effets de faux-mouvement d'un surplace un peu trop parfait. Si la révolution est un événement qui, certes situé, fracture aussi toutes les inscriptions territoriales et toutes les temporalités, si l'événement nomme la frappe du devenir contracté en diagonale de l'Histoire afin de la redoubler comme un spectre ou son ombre, semblable à tant de figures filmées ici à contre-jour (comme chez Tariq Teguia ou Ghassan Salhab encore), la révolution finit pourtant par s'apparenter ici au mouvement circulaire du film lui-même semblable alors à une sphère moins intéressée à la rupture de ses propres rythmes internes qu'à persévérer dans son être cristallin sertis d'incessants effets de loupe et autres reflets ondoyants. Dans la préférence problématique du cercle parfait à l'hélice coupante, Les Derniers jours d'une ville serait peut-être plus fidèle finalement à la Place Tahrir comme haut-lieu de la circulation humaine et automobile qu'à cette place réappropriée avec quelques autres caractéristiques du « réveil de l'histoire » (Alain Badiou) pour devenir depuis l'un des noms locaux d'un désir universel de cassure révolutionnaire.

 

 

mardi 25 juillet 2017


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