Star Wars : The Force Awakens (2015) de J. J. Abrams

30 ans après : la saga de Lucas en ses ruines et ce qu'il en reste

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Champ) Lorsque l'on a pris connaissance de l'identité du réalisateur en charge de la réalisation de l'épisode 7 de la saga Star Wars, il s'est dit que le choix de J. J. Abrams était somme toute plutôt logique. Plus précisément, on parlera de bonne nouvelle, tant l'un des créateurs de la série Lost aura su insuffler de l'esprit (celui d'une reprise s'appuyant nécessairement sur le ressouvenir de l'époque des débuts du blockbuster il y a quarante ans) au cœur d'une industrie du divertissement hollywoodien de plus en plus contractée sur quelques rares filons et des automatismes réflexes, sans rien céder à un désir de cinéphile entretenu en étroite relation avec d'authentiques plaisirs de spectateur. Beaucoup avaient particulièrement apprécié son travail d'orfèvre sur la relance de la série Mission : Impossible ainsi que sur le reboot de la franchise concurrente Star Trek, capable tout à la fois de restaurer l'esprit des séries respectives comme d'en épousseter les scories, l'adaptation consistant donc en l'injection dans les rouages bodybuildés du blockbuster contemporain de l'huile d'une coolitude revenue des années 1970, avec son grain 35 mm., ses luminescences colorées et son usage simili-documentaire du téléobjectif. Toutes choses égales par ailleurs, J. J. Abrams avec sa nouvelle équipe aurait réussi à faire de même avec ce nouvel opus intitulé Star Wars : The Force Awakens, en dépit d'enjeux commerciaux particulièrement lourds (Walt Disney est depuis peu propriétaire de la franchise, vendue par son concepteur ayant pour sa part raté le coche artistique en réalisant lui-même la deuxième trilogie ou « prélogie » dans le courant des années 2000). Si une nouvelle génération prend donc son essor avec le lancement de cette ultime trilogie (et la constellation de ses nombreux spin-off programmés sur le modèle hyper-industriel des films estampillés Marvel), celle-ci ne peut que composer avec l'ancienne génération que le spectateur retrouve évidemment avec un plaisir qui n'aurait pu être ignoré. De ce point de vue, les retrouvailles des spectateurs avec une saga dont la trilogie intermédiaire avait relativement affaibli l'impact culturel se prolongeraient du côté des acteurs principaux qui n'auront jamais vraiment eu l'occasion de se retrouver sur grand écran. Car il aura bien fallu 32 ans pour que les nouvelles aventures de Luke Skywalker, Han Solo et Leia Organa (qui n'est plus princesse mais générale – ce n'est pas un détail et il faudra y revenir et le creuser) puissent voir enfin le jour. On doit s'attendre avec la même évidence au fait que les embrassades des uns et des autres, leur joie de se revoir soient en bonne et due forme transmises aux spectateurs et partagées avec eux. On devra également se préparer à cette épuisante réflexologie de l'auto-congratulation puérile systématiquement pratiquée dans les productions de Steven Spielberg et George Lucas, consistant en une véritable éthologie commandant mimétiquement au spectateur de relayer et accompagner la propension des personnages à se féliciter de leurs exploits. Mais il y aurait tout lieu de s'intéresser avec autant d'attention à l'émotion de J. J. Abrams lui-même, exprimée avec une belle simplicité à l'occasion de la séquence où les deux droïdes similaires, R2D2 (doudou indispensable de la première trilogie) et BB8 (son double pour la nouvelle), projettent en même temps l'image en 3D des fragments de la carte galactique permettant de retrouver la planète où se cache Luke Skywalker. Avec l'application de celui qui se sait obligé de devoir en repasser par des sentiers préalablement tracés (les sables de la planète Jakku rappellent indubitablement ceux de Tatouine et l'exil de Luke Skywalker rejoue forcément celui de Yoda), le réalisateur a aussi conscience de poser sa propre pierre à l'édifice avec la même modestie de BB8 faisant coïncider son petit bout de carte dans celle, autrement plus immense, de R2D2. Ne pourrait-on pas envisager la dernière séquence dans une optique semblable ? Comment un personnage vierge et donc en attente de confirmation (Rey interprétée par Daisy Ridley) travaillerait aussi à la relève d'un autre autrement plus mature et confirmé mais voué aussi à la longue parenthèse de l'inactuel (Luke Skywalker), son rôle étant tenu par un acteur (Mark Hamill) dont la carrière n'aura, contrairement à celle de Harrison Ford dans celui de Han Solo, jamais vraiment décollé ?

 

 

 

Contrechamp) Les deux séquences précédemment évoquées (le puzzle de la carte complétée par les deux droïdes et la remise finale du sabre-laser de Rey tendant la main à Luke Skywalker) sont en effet bienvenues, garantes d'un souci de complétude qui se comprend aussi comme celui de la transmission. Il y a bien des signes avérant la modestie relative du geste (le fragment de BB8 étant plus petit que celui de R2D2, Rey tremblante car extatique en remettant l'arme à l'homme dont elle croyait jusque-là qu'il n'était qu'un mythe), en cela très proche de Super 8 (2011) qui passait par la case spielbergienne Close Encounters of the Third Kind (1978) en repassant par celle de The Goonies (1985) réalisé par Richard Donner mais produit par Steven Spielberg. Mais il y aussi, en tension avec cette modestie, une authentique ambition qui finirait même par lui faire un bien étrange tête-à-queue. On pourra en effet être particulièrement sensible au motif de la ruine, qui non seulement atteste des combats intergalactiques passés (c'est le croiseur à l'intérieur duquel Rey récupère quelques pièces à refourguer sur le marché local) mais aussi des restes mêmes de la première trilogie. Il y aurait même un certain romantisme à proposer la série des diverses ruines qui trame le récit de The Force Awakens : du Faucon Millénium décrit par Rey comme un tas de ferraille à l'implosion du rêve de restauration de l'ordre Jedi par Luke Skywalker en passant par l'explosion de la famille de Han Solo, séparé de Leia Organa et de son fils devenu Kylo Ren, le nouvel agent d'un mal radical désormais appelé « Premier Ordre ». On pourrait encore ajouter à la liste le sabre-laser remisé dans un vieux coffre oublié, le casque amoché de Dark Vador gardé en relique par ce nouvel Hamlet qu'est Kylo Ren, le bras manquant de C3PO et le pauvre R2D2 mis en veille depuis la disparition mystérieuse de son maître. Jusqu'à, pourquoi pas, y inclure en forme d'audace terminale le visage botoxé de Carrie Fisher dans le rôle de Leia Organa et, surtout, la figure même de Luke Skywalker, le personnage exilé après un échec au principe de la déstabilisation fatale de la République étant incarné par l'acteur d'un seul rôle et d'aucune carrière. Lorsque Rey fouille les débris d'un immense croiseur impérial enfoncé dans les sables de Jakku, on aurait presque l'impression de reconnaître Wall-E missionné pour récupérer et collecter les preuves rouillées d'un monde défunt. The Force Awakens commencerait en effet dans l'après de la catastrophe, en un temps où Luke Skywalker n'est plus un héros toujours bien vivant mais un mythe poussiéreux et inactuel, où le fils de Hans Solo et Leia Organa incarne un ratage familial doublé d'un désastre d'un ordre chevaleresque dont la restauration aura échoué, et où le Faucon Millénium n'aura à ce point jamais frôlé le statut de rebut. Quelle est donc la catastrophe qui aurait eu lieu, sinon celle de la trilogie intermédiaire, dont la seule qualité se ramassait à montrer comment tout l'univers extérieur (Jar Jar Binks compris) se sera objectivement ligué pour faire d'un enfant arraché à sa famille au nom de l'Ordre Jedi l'horrible lieutenant d'un empereur fasciste triomphant dans la trahison de la « vieille République » ? En conséquence de quoi, surmonter la catastrophe consisterait donc à remonter le temps et ainsi renouer avec le tout premier épisode tourné de Star Wars, la jeunesse de Rey rejouant moins celle d'Anakin Skywalker que celle de Luke Skywalker tandis que les personnages respectifs de Finn (John Boyega) et Poe Dameron (Oscar Isaac) redistribuent autrement des éléments appartenant aux caractères principaux de l'épisode 4 (le côté frondeur de Han Solo pour le premier, le pilotage virtuose pour le second qui ressemblerait du coup à Luke Skywalker). On pourra malgré tout repérer des ratages dans la gestion des acteurs de prestige (à peine Max von Sydow commence-t-il à rivaliser avec le souvenir d'Alec Guiness que son personnage est sans ménagement liquidé par Kylo Ren et l'on pourrait légitimement lui préférer celui de Peter Cushing interprétant Grand Moff Tarkin dans Star Wars IV : A New Hope en 1977 et Christopher Lee jouant le comte Dooku dans la prélogie). Comme on peut regretter aussi l'enchaînement en cascades des situations au lieu de leur ventilation feuilletonesque en montage alterné, héritée des serials fondateurs que furent Buck Rogers et autres Nick Carter. En termes stricts de récit, Star Wars : The Force Awakens propose surtout deux rebondissements (Kylo Ren est le fils de Han Solo et Leia Organa et le second finira assassiné par le premier) plus un mystère (qui sont les parents de Rey) qui font rebondir autrement le régime de la filiation posé avec les deux précédentes trilogie. Comment à cette aune les interpréter ?

 

 

 

Champ) Il est vrai que plusieurs ruines hantent ce film comme aucun autre de J. J. Abrams, elles se concentrent dans des débris pouvant aspirer au statut de reliques et s'incarnent dans des personnages vieillis et mythifiés, oubliés et exilés. Jusqu'à convoquer même certains de leurs interprètes (Carrie Fisher, Mark Hamill) et faire de The Force Awakens une réflexion presque romantique consacrée dans les pointillés des pétarades du blockbuster à l'épreuve incontournable du temps. Des ruines sont en effet retrouvées et restaurées (le Faucon Millénium, le sabre-laser, R2D2) qui sont des objets demeurant toujours désirés (le casque et le sabre-laser en métonymie de leur propriétaire mythique, respectivement Dark Vador et Luke Skywalker). Mais on trouvera aussi des ruines inquiétantes (les origines nébuleuses de Rey qui lui montent en flash-back concassés à la tête quand elle empoigne pour la première fois le sabre-laser) qui peuvent susciter aussi leur élimination (Han Solo comme figure de père raté tué par son fils en raison même d'un ratage impliquant aussi celui de Luke Skywalker dans son œuvre de restauration de l'ordre Jedi). On notera par ailleurs que, très attendu, le nouveau « méchant », Kylo Ren, est aussi proche de Dark Vador par la filiation et les idées qu'il n'arrive cependant pas encore à sa hauteur. C'est que pèse sur lui un bien lourd héritage. Il faudra ainsi comprendre ses accès de colère en ce qu'elles sont typiques de celles d'un adolescent ayant par ailleurs fixé sur la face obscure et mythifiée de son grand-père des affections puériles dignes d'un fan soucieux de redorer le blason de sa star préférée mais déchue. Son casque noir occultant son visage, recouvert du voile obscur de la défiguration, semblerait même vouloir dupliquer celui de son idole, lui permettant entre autres d'accentuer sa voix de baryton, sépulcrale et caverneuse. Son déficit d'autorité (phallique) le met par ailleurs en rivalité avec un simple haut-fonctionnaire de l'armée du mal (l'équivalent de Grand Moff Tarkin dans A New Hope) et lui coûtera un gag particulièrement goûté du public tendance geek (deux Stormtroopers faisant leur ronde retournent sur leurs pas afin de s'éloigner du périmètre où s'exerce à coup de sabre-laser la fureur juvénile de leur chef). On verrait alors dans Kylo Ren le pendant obscur du fan, autrement dit le fanatique dont, pour s'inspirer ici de Fethi Benslama, le désir d'idéal se confond avec la cruauté du surmoi sur-identifié au grand Autre au point de tourner le dos au couple masculin représentant l'autorité symbolique traditionnelle (avec d'un côté le père biologique, Han Solo, et de l'autre le pédagogue et maître formateur qui est par ailleurs son oncle, Luke Skywalker). Est appréciable ici le fait, particulièrement actuel, que la figure d'un jeune fanatique qui serait passé pour le dire de façon lacanienne du père au pire est le produit imprévisible de l'échec d'une précédente tentative de formation au sublime (l'ordre Jedi dont la refondation ayant échoué explique l'exil de Luke Skywalker). Avec le moi idéal (Dark Vador, autrement dit le grand père mythifié) substitué dans une dynamique surmoïque à l'idéal du moi (Han Solo, soit le père affaibli et mortellement destitué), se sera imposée la régression imaginaire contre les mortifications nécessaires du symbolique. Ainsi se comprendrait la répétition du changement complet de nom (d'Anakin Skywalker à Dark Vador, d'un nom encore non connu à celui de Kylo Ren) en tant que volonté symptomatique d'un impossible effacement de tout référentiel symbolique, quand Finn incarnerait de manière résolument antithétique celui qui en renouant avec le symbolique (figuré ici par un autre que soi, l'ami Poe) retrouverait enfin un nom. A force de multiplier les hypothèses (de qui Ren est-il le fils ? de Leia Organa ou de Luke Skywalker ?), certains spectateurs assidus de la saga s'étaient même demandés si Kylo Ren n'était pas en fait Luke Skywalker lui-même, son personnage étant quasiment absent de toutes les bandes-annonces ayant entretenu la sortie du film. Il est intéressant de relever encore que l'héritage intempestif de Dark Vador ait d'une part réussi à passer en dépit de la rédemption ultime d'Anakin Skywalker (il faut rappeler à cette occasion qu'il est celui qui aura triomphé dans Le Retour du Jedi de l'Empereur Palpatine, son père adoptif qui représentait donc moins une autorité symbolique de substitution qu'un moi idéal incarnant le triomphe du surmoi). Et la passe de l'héritage maudit (peut-être aussi parce que mal dit) aura été d'autre part accomplie par la voie involontaire de sa fille, Leia Organa, alors que celle-ci aura toujours semblé autrement moins préoccuper de sa filiation que son frère jumeau, Luke Skywalker. On le sait, Leia Organa n'utilise presque jamais la Force et n'aura que très peu évoqué sa filiation malheureuse, évitant même de questionner l'aiguillon de l'inceste avec Luke qui l'aura pourtant titillé au début de L'Empire contre-attaque (mais seulement pour exciter selon une triade mimétique classique la rivalité amoureuse de Han Solo). On est évidemment loin ici des tragédies grecques, des Atrides comme de Titus Andronicus de William Shakespeare. Pourtant, la question de la transformation de son propre fils l'oblige non seulement à interroger divers échecs (comme mère et comme compagne de Han Solo) mais à devoir aussi affronter un héritage qu'elle aurait longtemps refoulé en apprenant désormais à lui faire face. Kylo Ren figurerait ainsi une sorte de monstrueux retour du refoulé d'un héritage maudit qui aura été capté et incompris par le frère et méprisé par sa sœur jumelle. C'est parce qu'un petit-fils aura hérité des refoulés familiaux qu'il s'abîme dans la compulsion de répétition d'un symptôme incompris. L'histoire se répéterait donc deux fois ainsi que le disait, après Hegel, Karl Marx : la première fois en tragédie, la seconde fois en farce. Ne serait-ce pas le cas aussi pour Kylo Ren dont le fantasme associé à la rédemption mythique de l'esprit de son grand-père le pousse à tuer en frappant au ventre son père réel en admettant que ce clivage lui déchire malgré tout le ventre, tandis qu'au-dessus de sa tête le soleil disparaît dans une nuit au bout de laquelle il faudra aller afin de savoir à quel point ce désastre implique l'ordre Jedi lui-même ?

 

 

 

Contrechamp) Pour l'anecdote, J. J. Abrams aura d'ores et déjà réussi une mission impossible : relancer deux franchises de science-fiction majeures, souvent considérées comme rivales, tout en les autonomisant relativement de leur environnement commercial offensif (les énormes gisements de profits attendus avec la nouvelle série de films et la gamme des produits dérivés ne suffisent pas à faire écran à un vrai désir de fiction, modeste en regard des meilleures propositions de cinéma mais sûrement ambitieux eu égard à l'ordinaire de la production hollywoodienne de blockbusters). Parler de Star Wars VII : The Force Awakens comme d'un film à critiquer et non plus seulement comme le symptôme du stade inflationniste du capitalisme culturel actuel représenterait en soi une gageure relevée, un défi plutôt réussi. Mais cette passe de Star Trek à Star Wars autorise aussi à ce que la seconde saga puisse bénéficier des opérations intelligemment mises au point avec la relance de la première. Et quelques-unes d'entre elles seraient en particulier la circulation démocratique des fétiches et l'échange égalitaire des places. Il y a vraiment quelque chose d'admirable à insister ici comme dans les deux derniers Star Trek (en particulier le deuxième, Star Trek : Into Darkness en 2013) sur la dimension circulatoire du sabre-laser, objet fétiche par excellence de la saga mais perdu ou abandonné par Luke Skywalker puis retrouvé par Rey entourée de Finn, Han Solo et Chewbacca, manipulé ensuite par Finn contre Kylo Ren avant que Rey ne s'en empare afin de terrasser momentanément son puissant adversaire. Quant à l'échange égalitaire des places, cette dynamique au cœur du fonctionnement de l'USS Enterprise (lui-même objet fétiche passant entre les différents membres de l'équipe de commandement du vaisseau spatial) autorise étonnamment Rey à suppléer aux réflexes rouillés de Han Solo dans le pilotage du vieux Faucon Millénium puis à remplacer Finn lorsqu'il s'agit d'affronter Kylo Ren. Comme cette même dynamique circulatoire et égalitaire permet à un soldat impérial de trahir son armée en y gagnant un nom, aider Poe à s'enfuir des griffes du Premier Ordre, se faire passer pour un agent de la résistance auprès de Rey qu'il voudrait séduire et même s'essayer courageusement à affronter Kylo Ren. Ainsi, le sabre-laser comme le Faucon Millénium sont objets de passes, les équivalents du mana cher à Marcel Mauss et Claude Lévi-Strauss, les personnages dès lors invités à se passer la balle en échangeant de position afin de changer symboliquement de place. Une gamine incarne presque à son corps défendant la relève possible de l'ordre Jedi, tandis que l'imprévisible trahison d'un soldat l'engage sur les voies performatives d'une fiction qui, à force de se jouer pour de vrai, devient réelle avec l'incorporation dans la Résistance. L'objet-fétiche appelle aussi, en continuant à dérouler la pelote psychanalytique, à poser la question de l'autorité phallique qui passe par l'attribution hasardeuse d'un nom (qui désigne depuis Tacite les peuples scandinaves comme un pied-de-nez aux réactionnaires critiques du choix d'un acteur d'origine nigérienne) en lieu et place d'un numéro attribué à l'un des corps de la soldatesque fasciste (dont les deux premières lettre sont F et N...). L'autorité phallique restituée ou retrouvée passe enfin avec le rendu du sabre dans la main de son propriétaire après que l'objet soit précisément passé de main en main (la passe des mains équivalant à une sorte de chaîne symbolique au sein de laquelle la valeur symbolique zéro fut longtemps identifiée à la personne introuvable de Luke Skywalker). Une autre version du fétichisme serait donnée par le casque amoché de Dark Vador, ruine précieusement conservée par Kylo Ren, le petit-fils prenant acte de la trahison mortelle à l'égard de son père afin de relever l'esprit de son grand-père (et le choix appréciable d'Adam Driver pour jouer ce personnage tiendrait déjà dans les profondes modulations d'une voix capable de frayer dans les graves). C'est ici l'occasion de souligner le souci du subalterne dans The Force Awakens dont d'aucuns diraient qu'il relève d'une stratégie de marketing, l'autorité phallique autant symbolisée par le nom donné à Finn par Poe que par le sabre-laser fétiche manipulé par un Noir puis une femme. Mais l'autorité phallique est aussi dialectisée, rompue d'un côté (Kylo Ren trahit son père en le foudroyant de son sabre) pour être restaurée de l'autre (Rey remet son sabre à Luke Skywalker). Moyennant quoi, le régime de filiation que met en place le nouvel épisode de la saga ne se contentera visiblement pas d'une énième vrille œdipienne. La filiation se trouverait donc divisée en deux, trahie d'un côté (un fils tue le père comme représentant de l'autorité symbolique au nom d'une présence surmoïque identifiée ici à un certain Snoke, géant numérique peu convaincant comme sorti tout droit du Seigneur des anneaux et évidemment joué en performance capture par Andy Serkis) et restaurée de l'autre (la remise du sabre-laser des mains de Rey à celles de Luke Skywalker). D'un côté comme de l'autre, la filiation, qu'elle se manifeste sous la forme d'une trahison ou dans la guise d'une restauration, se présente comme l'œuvre de la nouvelle génération par rapport à celle qui la précède, tout en prenant ses distances avec toute dimension biologique et sanguine. Avec ce désir des enfants de se donner de nouveaux ascendants, s'affirmeraient autant le privilège du symbolique sur le naturel dans les rapports de filiation que le désir d'un réalisateur de trancher dans le vif de l'héritage de George Lucas. Comme si la figure de l'auteur ayant la paternité de Star Wars se voyait divisé en trois par son héritier : un héros mais ayant échoué à être un bon père, une monstrueuse figure de substitution surmoïque, un aîné mythique et oublié dont il faudrait restaurer le blason terni. En passant, J. J. Abrams souligne ironiquement assez bien le peu de consistance symbolique de la figure surmoïque de substitution, en-deçà de Palpatine qui savait ramasser la mise (son pouvoir sénatorial limité devenait domination impériale globale) de la formation ratée de Anakin Skywalker, en dépit du travail d'Obi-Wan Kenobi. C'est qu'il y avait un ver dans le fruit, un bout de réel dysfonctionnel (le maître Jedi Qui-Gon Jinn forçant le destin d'Anakin en usant avec duplicité de la Force) qui aura causé la plus grande distorsion et dont Dark Vador demeure à tout jamais le nom obscur. C'est ainsi qu'il faudra véritablement apprécier le fait que Leia Organa soit passée du rang de princesse au grade de générale. Ce détail qui n'en est pas un est hautement significatif en ceci qu'il appelle à dépasser le monde médiéval et pré-moderne des origines aristocratiques afin d'accéder à celui, plus abstrait et moderne, de la méritocratie républicaine. De ce point de vue, il faut dire que si Kylo Ren représente le symptôme de Luke Skywalker (en ceci que le ratage de la relance de l'ordre Jedi aura donné naissance à un enfant monstrueux ayant préféré à son père humain trop humain le gigantisme du surmoi), c'est qu'avant lui Anakin Skywalker ultimement devenu Dark Vador représente le symptôme de l'ordre Jedi en son entier (en ceci que le forçage de Qui-Gon Jinn jamais rattrapé par Obi-Wan Kenobi aura entraîné un jeune apprenti Jedi sur la pente du fameux côté obscur, avérant de façon patente la latence comprise dans le geste du maître de son maître). Continuer la saga Star Wars, c'est donc d'une part poser la fiction d'une répétition des erreurs passées car incomprises (et, désormais, l'erreur est celle de Luke Skywalker qui n'aurait pas compris le sens destinal de l'échec Jedi violemment assumé par son propre père, Anakin Skywalker). Et c'est d'autre part aussi renchérir sur la grandeur tragique du personnage à jamais le plus intéressant de ce grand cycle narratif, Anakin Skywalker, mortifié dans sa chair au point où son armure en montage de prothèses noires extériorise le noyau le plus intérieur et obscur de l'ordre Jedi. Le désir de Kylo Ren de relever l'esprit de son grand-père (le grand absent dont la présence est la plus présente parmi les vivants) marque la compulsion de répétition au nom de laquelle Dark Vador seul est immortel quand Anakin Skywalker sera bel et bien mort. Car il est l'excès symptomatique de l'ordre Jedi et la résurrection de cet ordre par Luke Skywalker aura entraîné le retour excessif du côté obscur personnifié par Dark Vador et réincarné par Kylo Ren. Dans les deux cas (Kylo Ren comme symptôme de Luke Skywalker et Dark Vador comme symptôme de Qui Gon-Jinn), la vérité n'est que celle-là : le côté obscur est non seulement l'excès surmoïque de la Force, il en représente aussi le symptôme. Par extension, un ordre chevaleresque et aristocratique dont la légitimité est celle du sang (et du fameux taux de midi-chloriens qu'il contient) n'est rien d'autre que le symptôme de tout ordre moderne (et républicain), sa part obscène, monstrueuse et surmoïque qu'il faudrait définitivement abolir et dépasser, relever et rédimer. On comprendra à cette aune le souci égalitaire de la circulation des objets-fétiches et de l'échange démocratique des places qui, passé de Star Trek à Star Wars, enfonce chez J. J. Abrams le clou allégorique d'une sortie des âges obscurantistes qui menacent encore largement la société étasunienne, Donald Trump oblige. Ce à quoi il faudra alors être attentif avec les deux prochains épisodes en conclusion de l'ultime trilogie et, partant, de la saga, c'est donc à la manière dont Luke Skywalker, Kylo Ren et Rey travailleront respectivement, côte à côte ou face à face, à abolir l'ordre Jedi.

 

 

22 décembre 2015


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