"L'Insulte" (2017) de Ziad Doueiri

Ni vainqueur ni vaincu : le triomphe de la victime

Beyrouth, aujourd'hui. A l'occasion d'un chantier de rénovation d'un quartier maronite, Yasser Salameh, un contremaître palestinien, se fait sèchement rabrouer par Tony Hanna, un garagiste militant des Forces Libanaises. Une insulte fuse côté palestinien : « Sale con ! ». Le Libanais exige des excuses, il ne les obtient pas. Son honneur bafoué, il insulte alors à son tour l'ouvrier palestinien en lui envoyant à la figure : « Ariel Sharon aurait dû tous vous exterminer ». Un coup de poing dans le ventre pousse le garagiste aux deux côtes cassées à demander justice auprès d'un tribunal. Mais au lieu d'identifier des torts privés, le procès va au contraire en amplifier l'écho médiatique au point d'en faire une affaire publique, prétexte à une nouvelle crise nationale. Le spectre d'une reprise de la guerre civile rôde.

 

 

La parade du « ninisme »

 

 

L'Insulte de Ziad Doueiri est moins l'illustration circonstanciée du « ninisme » naguère brocardé par Roland Barthes qu'il en fait un usage exemplairement stratégique afin de camoufler sous le voile vertueux de l'impartialité l'asymétrie profonde au principe d'un récit problématique, moins allégorique que mythique. L'Insulte propose rien de moins en effet qu'un mythe libanais et il n'y aurait pas lieu de ne pas en déconstruire le noyau idéologique. Mais, d'abord, qu'est-ce que le « ninisme » ? Il s'agissait alors pour l'auteur des Mythologies de marquer un discours typique de la mentalité bourgeoise proposant d'identifier deux contraires, de peser ensuite le pour et le contre de sorte qu'à la fin on peut tranquillement se débarrasser des deux. Ni ni : la conclusion en guise d'égalité négative vaut comme annulation des termes comparés dans une balance échafaudée dans la seule intention de les rejeter, de s'en balancer. « Il y a ici aussi une conduite magique soulignait alors Barthes : on renvoie dos à dos ce qu’il était gênant de choisir ; on fuit le réel intolérable en le réduisant à deux contraires qui s’équilibrent dans la mesure seulement où ils sont formels, allégés de leur poids spécifique (...) » (éd. Seuil-coll « Points », 1957, pp. 134-135 et 227). La figure mythologique du « ninisme » avère ainsi le noyau archaïque de l'imaginaire bourgeois : c'est évidemment le contraire d'un geste qui serait dialectique en proposant de déchirer le rideau consensuel d'une unité fictive, le rappel diviseur d'un antagonisme refoulé engageant pour sa résolution la reconfiguration radicale, autrement dit révolutionnaire, du rapport envisagé.

 

 

En un premier mouvement, L'Insulte tient effectivement du parfait manuel « niniste » : son auteur formé sur le plateau des premiers films de Quentin Tarantino s'amuse à distribuer à tour de rôle bons et mauvais points (le Palestinien est un réfugié travailleur mais colérique, le maronite est raciste mais victime d'un indicible traumatisme d'enfance). Il s'autorise aussi des trucs scénaristiques du pire effet (on apprend sur le tard que l'avocate du Palestinien est la fille de l'avocat du Libanais qui profite de la situation pour régler quelques comptes familiaux). Il ose même sortir de sa poche un improbable joker (en la personne de Samir Geagea, vieux chef de guerre issu des rangs phalangistes qui interpelle le garagiste via une émission de télévision en lui demandant de passer l'éponge). Le genre du film de procès, dans ses conventions et ses manières (plénières, gestuelles, théâtrales pour paraphraser Roland Barthes caractérisant la parole propre au mythe), est censé donné à entendre tous les arguments, raisonnables ou rhétoriques, offrant ainsi au spectateur le soin de juger y compris les figures instituées du jugement, y compris les institutions judiciaires elles-mêmes. La conclusion devrait être simple : l'affaire se résout aux torts partagés, le Palestinien relaxé dans la scène du prétoire mais en ayant auparavant produit sur la scène du face à face privé et viril les excuses que le plaignant attendait tant.

 

 

Si tous les gars du monde... On connaît la chanson de la fraternité universelle, capable de rompre la chaîne catastrophique de la violence mimétique. Un partout, balle au centre : au bord d'une nouvelle guerre civile, le Liban est sauvé in extremis comme l'enfant né prématurément de la compagne de Tony. Enfin, c'est le mythe qui nous est ici raconté.

 

 

Le trauma qui fait la différence

 

 

Parce qu'en un autre mouvement Ziad Doueiri, sous couvert « niniste » d'égalité négative et de torts partagés, court dans les faits un lièvre qui mène sur la route de Sidon à 20 km au sud de Beyrouth. Et son terrier est celui de l'évocation par l'avocat matois du plaignant du massacre de Damour commis en janvier 1976 contre la population civile d'un village maronite, soutenue par la projection circonstanciée d'archives en guise de deus ex machina. Archives à l'appui comme dans The Stranger - Le Criminel (1945) d'Orson Welles où les bandes d'archives du système concentrationnaire nazi servaient durant un procès à confondre un officier SS qui s'était refait une identité dans une petite ville tranquille, typique de l'Americana. Le réalisateur aidé en la circonstance de quelques coproducteurs français (Julie Gayet de Rouge International et Rachid Bouchareb de 3B) aura probablement dû y penser. On comprend alors le fondement obscur de la hantise de Tony, qui l'envoie toutes les nuits sur les routes cauchemardesques d'un massacre fui durant son enfance, juché sur les épaules de son père, l'un et l'autre rescapés sur les centaines de victimes assassinées par des milices palestiniennes et gauchistes ainsi que les qualifie l'avocat. Cette hantise s'expose d'emblée comme énigme psychique, à la manière cette fois-ci des flash-back cryptiques de Il était une fois dans l'ouest (1968) de Sergio Leone, avant que l'avocat n'en perce rétrospectivement l'obscurité, certes dans une roublardise et une absence de vergogne mais dont les effets didactiques vont cependant être déterminants.

 

 

Il est alors d'autant plus avéré que la balance esthétique penche en la faveur de Tony que Yasser n'aura pour sa part pas eu droit à de tels égards cinéphiles (l'archive wellesienne, le flash-back leonien), le réfugié palestinien étant seulement rappelé à l'ordre des horribles brutalités auxquelles il aura participé en 1970 lors de l'évacuation des camps palestiniens par l'armée jordanienne à l'époque de Septembre noir. Le mythe « niniste » de l'égalité négative des torts partagés bute en effet sur le dédoublement ultime du jugement : le tribunal donne certes raison formellement au Palestinien, mais le Palestinien aura précédé le jugement prononcé en sa faveur en donnant concrètement raison au Libanais qu'il avait frappé en lui présentant ses excuses. C'est ainsi que la figure palestinienne du tort universel, comme telle valorisée par la défense ou bien haïe par les proches du plaignant, sait reconnaître pragmatiquement son alter-ego, le réfugié de l'intérieur comme le décrit habilement l'avocat, celui qui a survécu lui aussi à de terribles atrocités pouvant justifier et excuser son aigreur et son racisme. Un drone en guise d'ultime travelling tapageur sur fond de musique techno parachève la coulée bétonnée du mythe : toutes les victimes se ressemblent, oui, Palestiniens et Libanais appartiennent à la même nation arabe, certes, mais, franchement, a-t-on suffisamment parlé des maronites, leur a-t-on suffisamment fait un sort particulier ? On parle beaucoup des uns mais peut-être moins des autres, qui sont des victimes elles aussi et méritent d'être reconnues comme telles.

 

 

Et les héritiers des phalangistes, parce qu'ils ont du trauma à revendre eux aussi, ne seraient pas moins victimes que les réfugiés palestiniens. On aura beau penser que sont énormes les différences juridiques et statutaires entre le citoyen libanais et le réfugié palestinien. Il n'empêche que Yasser s'en tire assez bien au fond, suffisamment en tous cas pour se dispenser des adjuvants du trauma comme de l'archive (c'est même son acteur palestinien, Kamel El Basha, qui a reçu à la Mostra de Venise la Coupe Volpi de la meilleure interprétation masculine), tandis que Tony est une figure de virilité défaite et d'honneur contrarié, de souffrance suffisamment grande pour être emblématique.

 

 

L'Insulte s'inscrira donc complaisamment dans le registre idéologique de la victimologie, en offrant une place de choix au petit gars maronite dans le champ concurrentiel des victimes de la guerre civile. Et le « ninisme » alors ? Ni vainqueur ni vaincu, le mythe appartient bien à la figure de la victime qui triomphe : la victime est en effet une figure mythique, en ceci qu'elle refoule ou dénie qu'il y a dans toute guerre des vainqueurs et des vaincus. Et, pour ce qui concerne la région du Proche-Orient, le Palestinien plus qu'aucun autre. Mais la « droitisation du monde » (François Cusset) pose aujourd'hui qu'il n'y aurait pas moins dominé et racisé que le petit Blanc chrétien. Le film de Ziad Doueiri concourt aux Oscars aussi parce qu'il aura destitué le Palestinien de sa position de vaincu pour en faire une victime comme les autres, ni plus ni moins, en tous les cas pas plus justiciable qu'une autre. Ricane alors sous cape le parti communautaire échappant aux petits calculs de cette réflexologie aussi victimaire que réactionnaire, le Hezbollah intouchable dans le royaume du hors-champ que lui aura symptomatiquement aménagé le réalisateur, et qui prouve un plus grand triomphe encore, celui de la forclusion.

 

 

17 février 2018


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