"Les Bienheureux" (2017) de Sofia Djama

Voix tue, gorge tranchée

(repartir depuis l'interruption)

Quand une femme monte l'escalier

 

 

Dans une rue d'Alger, une femme monte un escalier. Amal avait une vingtaine d'années lors des journées émeutières d'octobre 1988, à l'époque où le peuple algérien était descendu dans la rue pour demander la démocratisation du régime. Une exigence affreusement sanctionnée, d'abord par une répression de masse, trois ans plus tard par la suspension du processus électoral et par une guerre de dix ans contre le terrorisme islamiste qui s'en est suivie. Cette femme en a vingt de plus désormais et elle les assume dans un mélange de douceur et de fermeté, en une assurance sans forcer qui appartient pleinement à son émouvante interprète, Nadia Kaci. Une femme monte l'escalier en exposant par ce simple fait qu'elle n'a pas renoncé à marcher sur ses deux jambes, celles d'un même refus de céder tant sur ses idéaux politiques que sur l'espace public où y assumer contre toute bigoterie une idée de la féminité émancipée.

 

 

Une femme monte l'escalier, ici comme dans un film éponyme de Mikio Naruse l'immense actrice japonaise Hideko Takamine. Et, le temps d'un plan, Tokyo apparaîtrait en effet comme en surimpression sur Alger. Le plus émouvant reste cependant encore à venir. On remarque en effet que, parée des qualités associées à une femme ayant su persévérer dans son être, toute la grâce que l'on pouvait aisément lui attribuer se voit soudainement renégociée, comme assombrie par un étrange effet de ralentissement. Une grâce précisément appesantie par la présence d'une autre figure avec laquelle Amal partage quelques secondes le plan, qui monte elle aussi le même escalier mais d'un pas plus lourd et difficile, avec plus de lenteur et de labeur, avec plus de temps passé accumulé comme un lest de plomb dans les jambes d'un corps populaire. C'est un plan simple des Bienheureux, le premier long-métrage de Sofia Djama. Et, assurément, l'un des plus beaux dès lors qu'il ne demande rien d'autre qu'à flotter tranquillement un tout petit peu au-dessus de la ligne de flottaison d'un scénario commandé par le souci légitime de dire et d'énoncer, sinon dénoncer un certain état des lieux de l'Algérie d'hier et d'aujourd'hui.

 

 

Et s'il est vrai qu'Alger dans une fiction rétro-projetant la capitale en 2008 ne diffère pas à l'image (documentaire) d'Alger en 2018, c'est alors que le ralentissement aurait comme exercé aussi son étrange influence bien au-delà du seul plan précédemment évoqué jusqu'à en proposer, pourquoi pas, l'idéal paradigme.

 

 

Filant parmi l'archipel,

une étoile luciférienne

 

 

On ne dira pas non plus que ce plan est isolé puisqu'il entre dans un archipel cinématographique algérien (précisément algérois si l'on croit reconnaître, y compris en les hallucinant, l'escalier à l'angle de la place de l'émir Abdelkader de Tahya Ya Didou ! de Mohamed Zinet retrouvé dans Bla cinima de Lamine Ammar-Khodja, la cité Climat de France sur les hauteurs de Bab El Oued de Omar Gatlato de Merzak Allouache, la rue en arcades de Bab Azoun ou en front de mer le boulevard Zighoud Youcef anciennement Carnot de Rome plutôt que vous de Tariq Teguia). Toute une constellation, donc, au sein de laquelle passe comme une étoile filante porteuse de l'or du temps une citation de Nahla (1979) de Farouk Beloufa. Non seulement le film de Sofia Djama réitère après Révolution Zendj (2013) de Tariq Teguia l'importance décisive revêtue par ce film unique dont la modernité est enfin opératoire pour tous les réalisateurs algériens apparus ces dix dernières années, mais elle en vérifie aussi les ambivalences émises depuis le rayonnement de sa lumière à la fois luciférienne et fossile.

 

 

Amal est avec son compagnon Samir, tous les deux prêts pour fêter le soir venu le vingtième anniversaire d'un mariage dont ils retardent encore un peu l'échéance leur permettant enfin d'admettre qu'il se conclura sur un fiasco, tandis qu'à la télévision un extrait du film de Farouk Beloufa montre la chanteuse libanaise jouée par l'écrivaine Yasmine Khlat arrivant au point où, à l'instar de l'actrice de Persona (1966) d'Ingmar Bergman dont David Lynch se souviendra aussi avec Mulholland Drive (2001), le spectacle s'arrête dans l'impromptue cessation de la voix. La beauté de la séquence ne consiste pas dans les seuls bénéfices de la prestigieuse citation mais, plus subtilement, dans la vérification que la voix figée dans le repli du fond de la gorge, le visage suspendu comme au dessus du vide, continuerait dans une sorte d'hystérésis à exercer ses effets obscurs. Amal pianote alors, elle tente quelques notes avant de se raviser et sortir du salon, Samir étant pour sa part incapable ni de retenir sa compagne ni de relever ce qui passant à l'écran semble au fond le concerner si peu, alors que tout son destin s'y tient. Le point est alors celui, du plan de l'escalier à la séquence du bout de film passant à la télévision comme une étoile filante, d'une tension essayée jusqu'au bord de l'aporie de la persévérance (d'une certaine classe sociale, intermédiaire et intellectuelle, ayant rêvé l'émancipation générale au diapason de la leur) côtoyant toujours l'impuissance.

 

 

C'est en tentant alors de tenir les deux bords, c'est-à-dire en travaillant à intriquer les forces actives de la puissance appartenant à la persévérance avec les contre-forces passives de l'impuissance caractérisant le désœuvrement, que Sofia Djama réussirait peut-être à mieux voir ce que Karim Moussaoui avec son premier long-métrage, En attendant les hirondelles, n'aura fait qu'entrevoir seulement. Et tenir les deux bords relève aussi de la date du récit, période intervallaire, vingt ans après 1988, dix ans avant 2018. Moyennant quoi, l'Algérie n'est plus tant le territoire politique du désir sur lequel tous ne peuvent peu ou prou que céder, mais bien plutôt le lieu d'un écart vécu à l'intérieur de chacun comme un écartement jusqu'au déchirement entre puissance et impuissance, activité et passivité, volonté de dire et faire et abandon dans le désarroi et le désœuvrement jusqu'au silence. L'écartement se montre en particulier dans l'équilibre instable formé dans la proximité de deux corps montant le même escalier, il se manifeste encore ailleurs dans les conséquences inattendues d'une voix interrompue, dont l'interruption est un déchirement d'autant plus avéré qu'il est voué à se répéter.

 

 

Foulées asymétriques

du voir jouer et du faire dire

 

 

C'est pourquoi Les Bienheureux perd un peu de sa pertinence à vouloir à tout prix être efficace, posant en effet le temps particulier d'une soirée le montage alterné des différences générationnelles pour y creuser parallèlement un différend jusqu'à l'abîme. D'un côté, les parents désignés comme les « quatre-vingt-huitards » s'asphyxient toujours davantage dans le petit aquarium intellectuel où les jugements farcis de ressentiment (quant à savoir où se trouvaient les uns et les autres durant la guerre civile euphémisée en « décennie noire », à Paris ou au fameux Club des Pins, le complexe ultra-sécurisé situé à 25 km à l'ouest d'Alger) le disputent aux clivages (s'agissant de savoir où destiner l'héritier en rupture d'héritage, dans les universités algériennes ou françaises). De l'autre, les enfants baignent dans une atmosphère autrement plus aléatoire, légèrement baroque et même foutraque où la réislamisation forcenée jusqu'à la caricature (comme en atteste le tatouage d'une sourate sur le corps de Reda, le copain de Fahim, ce dernier étant le fils d'Amal et Samir) se joue au son punk du taqwacore et avec le partage des joints dans une cave où les filles s'y invitent en sachant jouer des coudes (c'est le cas de Feriel formidablement interprétée par Lyna Khoudri, porteuse luciférienne de ce prénom d'origine perse signifiant vérité et justice et qui résonne comme un nom elfique issu de l'univers de J. R. R. Tolkien). Le montage alterné joue aux barres parallèles de façon un peu trop appliquée (les intellectuels politisés boivent du vin, les jeunes dépolitisés fument du shit), jusqu'à des raideurs forçant l'explicitation (Amal est arrêtée par la police pour conduite en état d'ivresse, son fils Fahim pour possession d'une barrette mais le jour se lève avec la relaxe des deux personnages). Le sens perd toujours de sa consistance, autrement dit de sa féconde ambivalence, à se confondre avec les clarifications tranchées du vouloir-dire.

 

 

De toute évidence, le film de Sofia Djama veut avancer en marchant sur ses deux pieds (un faire dire identifié au volontarisme scénaristique et un voir jouer caractérisant la mise en scène et le rapport aux acteurs). Mais il paraît cependant mieux en négocier la foulée sur le versant de la jeunesse (des acteurs quasiment inconnus comme Amine Lansari, Lyna Khoudri et Adam Bessa dans le rôle de Reda engagent en effet une énergie suffisamment emballante pour durer en excédant le jeu exemplairement signifiant des positions occupées) plutôt que du côté des parents (Sami Bouajila ne démérite certes pas mais peine par son habitus franco-tunisien à donner plus de consistance à une inscription vraie autrement mieux soutenue du côté de Nadia Kaci, et le constat s'en trouvera même accentué par la présence de l'acteur marocain Faouzi Bensaïdi dans le rôle archétypal du journaliste rentré par opportunisme dans le rang du consensus). C'est ainsi que Le Néant quotidien n'est plus seulement le récit de la romancière cubaine exilée en France Zoé Valdés en guise de mot de passe qu'un flic (le rare Kader Affak, acteur principal de Inland de Tariq Teguia en 2008), revenu de sa jeunesse communiste, essaie de refiler à Feriel dont il s'est pris d'affection, mais l'expression idoine d'un vécu arrachant au nihilisme du présent d'enthousiasmantes intensités actorales. Le déséquilibre du voir jouer et du faire dire, patent dans la représentation de la génération qui souffre de compenser ses échecs dans un programme de scolarisation et d'ascension sociale projeté sur leurs enfants qui y sont réticents (le motif est sur ce point sociologiquement identique à celui de Baccalauréat de Cristian Mungiu sorti en 2016), trouvera ainsi à basculer mais pour se rétablir dans le bénéfice du voir jouer offert à une jeunesse plus séduisante dans ses paradoxes et ses ambivalences, à la fois plus conservatrice et plus moderne que la génération précédente.

 

 

Les écritures douloureuses du corps,

entre lignes de faille et lignes de fuite

 

 

La propension à l'hétérodoxie se vit en effet avec les jeunes protagonistes dans les formes contradictoires de cet « islam mondialisé » décrit par le sociologue Olivier Roy. Le message coranique électrisé par le punk diffusé sur les baladeurs numériques et sa consommation profane dans l'ivresse des volutes et l'addiction à des substances illicites partagées entre garçons et les filles telle Feriel ne manqueront pas de participer à la fête. On saisira à cette aune pourquoi le corps semble si déterminant pour eux, du tatouage sur la poitrine puis le dos de Reda à la terrible cicatrice au cou que Feriel cache avec son foulard (à sa manière, elle serait aussi la camarade de douleurs des 39 femmes de Hassi Messaoud comme Fatiha Maamoura et Rahmouna Salah dont le terrible témoignage a été recueilli par Nadia Kaci dans Laissées pour mortes en 2010).

 

 

Le corps engage ainsi des écritures douloureuses, il s'impose ici comme surface d'inscription offerte à un faire jouer plus retors et autrement plus troublant que toutes les indications dialoguées dont se drape le faire dire dans son souci du fléchage scénaristique. Comme s'il y avait toute une logorrhée, sûrement nécessaire quand il s'agit de penser politiquement mais si laborieuse quand l'échec politique se retourne en règlement de compte enrobé de la graisse du ressentiment. Et comme si elle surgissait au fond depuis l'intervalle déchiré-déchirant, celui qui sépare et relie à la fois, en parallèle des habituelles coupures d'électricité, la voix interrompue de l'héroïne éponyme de Nahla et la gorge tranchée de Feriel.

 

 

Repartir de ces coupes-là comme autant d'interruptions engagerait tout un programme (comme, ailleurs, repartir d'une citation graffitée et suspendue du Manifeste du parti communiste pour Révolution Zendj et il se trouve qu'entre autres Yacine Teguia est l'un des producteurs exécutifs des Bienheureux). Repartir de ces coupes blessantes fonderait encore la condition pour saisir le sens du titre depuis son origine mythologique, Les Bienheureux nommant les âmes vertueuses des héros comme Achille et Nestor qui se reposent après leur mort dans une île privilégiée située dans les Enfers. Il est remarquable alors qu'une réalisatrice aussi jeune décide, dans la balance encore réglable du voir jouer et du faire dire, de saisir depuis les lignes de faille de l'interruption la possibilité des lignes de fuite du bonheur.

 

 

30 décembre 2017


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