Fuller l'insatiable narrateur

(Jean Narboni, "Samuel Fuller. Un homme à fables", éd. Capricci, 2017)

Un homme à fables : c'est bien plus qu'un simple jeu de mot. C'est que le witz torpille nos somnolences cinéphiles en nous rappelant à l'essentiel : à la différence de bon nombre de réalisateurs actuels, Samuel Fuller est un cinéaste qui, décédé en octobre 1997 à l'âge de 85 ans (c'était il y a vingt ans, vingt ans déjà, c'est au fond si peu), demeure exactement notre contemporain. Il faut en effet l'imaginer ainsi, fidèle au type légendaire dont il aura sans forcer construit la fabulation en en projetant directement la figure dans les films de Jean-Luc Godard et Wim Wenders ou Amos Gitai et Aki Kaurismäki : la visière vissée sur la tête et le cigare en bouche, trépignant frénétiquement devant sa machine à écrire, se jetant dans la bataille de la rédaction-mitraillette de l'un de ses nombreux scénarios. Et l'imaginer ainsi, c'est à l'occasion du petit livre roboratif que lui consacre aujourd'hui Jean Narboni, en attendant une rétrospective à la Cinémathèque française entre le 3 janvier et le 15 février 2018, être invité à repenser à lui. A l'homme ainsi qu'à cet autre corps qui continue de vivre sa vie, celui composé de ses films dont beaucoup sont aussi marquants que des gifles salutaires à l'occasion de pertes momentanées de conscience : J'ai tué Jesse James et Le Baron de l'Arizona, J'ai vécu l'enfer de Corée et Fixed Bayonets, Violence à Park Row et Le Port de la drogue, La Maison de bambou et Crimson Kimono, Le Jugement des flèches et 40 Guns, Verboten ! et Merrill's Marauders, Shock Corridor et The Naked Kiss, The Big Red One et White Dog.

 

 

L'auteur, qui connaît bien son sujet puisqu'il a été avec Noël Simsolo le collecteur de ces « histoires d'Amérique » rassemblées en 1986 sous le titre générique de Il était une fois Samuel Fuller, rapporte ainsi cette anecdote hautement significative, issue de la généreuse autobiographie de 700 pages du cinéaste intitulée Un troisième visage : Howard Hawks soucieux de rappeler Samuel Fuller aux obligations de mondanité caractérisant la sociabilité hollywoodienne s'était vu répondre par ce dernier sa détestation de toute mondanité comme son ennui à jouer le jeu de la sociabilisation. « J'aime être seul, inventer des personnages et des histoires sur ma Royal. » (cité p. 132). Oui, c'est ainsi qu'encore on l'imagine.

 

 

A cet égard, Jean Narboni a parfaitement raison de mobiliser dans son ouvrage volontiers lacunaire (il en assume l'image en citant à propos Jean-Marie Straub) les réflexions de Walter Benjamin concernant l'écrivain Nikolaï Leskov. Samuel Fuller est en effet une incarnation typique ou paradigmatique du « narrateur », celui qui pour en reprendre ici la belle métaphore marque ses récits « comme le potier laisse sur le vase d'argile la trace de ses mains » (p. 30). Il est vrai que les fables cinématographiques de Samuel Fuller auront été couturées des éclats vécus du fracassant siècle passé, ce fils d'immigrants juifs étant pour l'histoire devenu à 17 ans seulement le plus jeune journaliste criminel de New York, à la même époque où de l'autre côté de l'Atlantique Walter Benjamin écrivait ses essais. Il est tout aussi vrai que le journaliste devenu dans la foulée un romancier inspiré de l'observation des crépitements du réel, les mêmes comme le remarque justement Jean Narboni qui auront dans le même temps balafré les photographies d'Arthur Fellig surnommé Weegee, s'est ensuite lancé dans une carrière de scénariste hollywoodien. Jusqu'à ce que s'impose en 1941 l'incorporation militaire dans la 1ère Division d'infanterie, la fameuse « Big Red One » avec ses campagnes successives d'Afrique du Nord et de Sicile, sur les plages de Normandie jusqu'en Allemagne et les Sudètes en Tchécoslovaquie, pour se conclure avec la libération du camp de concentration nazi de Falkenau le 6 mai 1945. De retour aux États-Unis, Samuel Fuller n'a alors plus qu'un désir, celui de devenir réalisateur. Mieux, devenir l'auteur intégral de ses films qu'il écrit et tourne en les produisant essentiellement durant la décennie des années 1950 – avec le « nom au-dessus du titre » selon la formule célèbre de Frank Capra.

 

 

 

Un copyboy noirci d'encre,

un filmmaker obscurci de polémiques

 

 

 

Composé de 14 chapitres thématiques relativement courts autorisant leur auteur à repasser à plusieurs reprises le fil de ses réflexions dans le chas de ses films préférés, Samuel Fuller. Un homme à fables relève surtout des subtilités d'écriture dont la sensibilité aura été souvent masquée, sinon écrasée par la survalorisation de la violence brute, « couillarde » pour citer Cézanne (p. 22), des fictions fulleriennes comme des formes qui en relaient les foudres dans la tête et l'estomac de leurs spectateurs. Une insistance qui aura été aussi le fait de ses meilleurs exégètes contemporains comme Manny Farber aux États-Unis ou en France Luc Moullet et c'est bien à cette aune qu'il faut alors savoir comme ici rendre grâce à Jean-Claude Biette qui aura probablement été le premier critique à avoir relevé que le génie fullerien repose sur une « intelligence insatiable des phénomènes humains » (cité p. 21). Jean Narboni évoque ainsi ces « voluptés de camaraderie » (p. 16) dont il tire la formulation du côté de Charles Baudelaire à l'occasion de pages émouvantes consacrées aux amours contrariées des hommes pour d'autres hommes, entre autres exemples dans J'ai tué Jesse James comme dans La Maison de bambou. Plus loin, les entrecroisements obscurs du crime et du sexe invitent à quelques rapprochements avec l'œuvre de Jean Genet dont Samuel Fuller était, il est vrai, un grand lecteur (pp. 85 et 96). S'imposent cependant aussi de magnifiques figures féminines, aussi dignes de mémoire que sont, respectivement, la vieille indicatrice du Port de la drogue, Mariko dans La Maison de Bambou, l'aventurière à l'enfant métissé de China Gate, la femme de tête de 40 Guns ou encore la prostituée de The Naked Kiss à qui le cinéaste aura d'ailleurs offert l'une des plus audacieuses ouvertures de toute l'histoire du cinéma. C'est encore ainsi que Jean Narboni caractérise génialement « la figure paradoxale du long baiser qui tourne court » (p. 69) afin de marquer les ambiguïtés du rapport entre les sexes compliqué par des divergences d'intérêt, qui peuvent cependant s'évanouir dans le sublime finale de Crimson Kimono « parce que dans ce film unique tout est amour » (p. 70). La sensibilité fullerienne aux malheurs humains peut encore s'accrocher à des objets métonymiques (un casque troué dans J'ai vécu l'enfer de Corée redéployé d'un ricochet l'autre dans la grotte dans Fixed Bayonets, aussi bien une balle de fusil dans Le Jugement des flèches – p. 108-120). Cette sensibilité peut cependant buter sur l'impardonnable, lequel consiste dans « l'offense faite aux enfants » dont témoignent diversement Le Jugement des flèches et China Gate, The Naked Kiss et The Big Red One (p. 32). Et, bien sûr, Violence à Park Row avec son inoubliable figure de petit démon noirci d'encre, ce copyboy que Samuel Fuller fut au cours de l'une de ses nombreuses vies et dont la présence est justement soulignée à l'occasion d'un chapitre significativement intitulé « L'origine du monde » (p. 34-38).

 

 

Jean Narboni revient également sur les polémiques ayant souvent accompagné en l'obscurcissant la réception de certains films de Samuel Fuller. Les accusations d'anticommunisme ou de racisme, irrecevables lorsque l'on examine dans le détail Le Port de la drogue ou par le menu Crimson Kimono, totalement à côté de la plaque s'agissant de White Dog, ne valent plus aujourd'hui que comme les symptômes d'une époque où, notamment, la Guerre froide poussait aux surenchères idéologiques. A ce titre, l'auteur a bien raison de ponctuer l'autoportrait d'un Samuel Fuller en « démocrate jeffersonien à forts penchants anarchistes » en concluant ainsi : « Rien dans ses films ni dans sa vie ne permet d'en douter » (p. 81). On aurait pu encore parler dans le détail des formes exemplifiant le baroquisme fullerien (Jean Narboni y examine à ce effet différents plans-séquences, des plus compliqués aux plus simples, en rappelant en passant la tonalité comique des remarques de Luc Moullet tenant le chronomètre – pp. 96 et 99). Comme des vertus pédagogiques de la plupart de ses films (on apprendra si on ne le savait pas pourquoi Violence à Park Row se conclut non pas sur le conventionnel « The End » mais sur l'inhabituel quoique d'une autre manière traditionnel « Thirty » – p. 102-106). La souveraineté critique de Jean Narboni l'invite par ailleurs à ne pas traiter, y compris pour en sauver quelques beaux restes, des quelques films ratés (comme Caine ! ou Les Voleurs de la nuit et Sans espoir de retour). On pourra cependant émettre un seul regret, celui qui porte sur l'absence d'un chapitre qui aurait insisté sur le fait décisif de la libération du camp de Falkenau pour Samuel Fuller qui, enrôlé dans la « Big Red One » comme soldat mais aussi comme reporter de guerre, l'aura documentée en tenant la caméra. L'obligation faite par l'armée à obliger la population des environs à mettre en terre les cadavres d'un camp dont elle disait ignorer les violences qu'il concentrait aura ainsi donné l'idée au jeune opérateur de relier en quelques prises (qui sont les premiers plans qu'il ait jamais tournés) l'intérieur du camp et son voisinage proche. S'y expose déjà une modernité, avérée dans Falkenau, vision de l'impossible – Samuel Fuller témoigne (1988) d'Emil Weiss, disponible pour les analyses baziniennes du plan-séquence et du « montage interdit » et, aujourd'hui, pour le travail important de l'historienne Sylvie Lindeperg.

 

 

L'homme à fables est, Jean Narboni en rappelle la vérité de nature benjaminienne, un narrateur pour autant qu'il est cette figure restituant depuis la chair de ses récits la moelle épinière de l'expérience au principe de leur nécessité vitale. C'est pourquoi demeure exemplairement circonstancié le relais de la citation de Cicéron en conclusion du premier chapitre de l'autobiographie de Samuel Fuller : « Si quelqu'un montait au ciel, et que de là il contemplait l'ensemble de l'univers et la beauté des astres, toutes ces merveilles le laisseraient indifférent, tandis qu'elles le raviraient d'admiration s'il avait quelqu'un à qui les raconter. » (p. 26). L'homme à fables, Jean Narboni le montre encore avec un resserrement dans l'écriture qui touche au cœur, est aussi l'auteur de celles qui resteront des virtualités déliées de toute actualité. « Il avait dans ses tiroirs des dizaines de scénarios et faire des films lui manquait. A nous aussi. » (p. 135). Ce manque n'aura dans les faits jamais cessé, un cinéphile y aura travaillé.

 

 

11 décembre 2017


Écrire commentaire

Commentaires: 0
Commentaires: 0