"Gens du lac !" (2018) de Jean-Marie Straub

Inouïe la relève des noyés

L'une des grandes inventions cinématographiques aura consisté, au moment décisif où le cinéma devint parlant ou plutôt au moment où il cessa d'être sourd, à délier les voix des corps pour leur ouvrir des espaces de déploiement littéralement inouï. La voix relativement émancipée du corps, en conséquence technique du dédoublement des pistes d'enregistrement de l'image et du son, se mit soudainement à échapper à toute assignation physique, soustraite à toute obligation organique elle se mit à flotter dans l'image en lui ajoutant un supplément, d'abord angoissant, d'indétermination. Une voix sans corps parle, certes, mais de partout comme de nulle part. La voix incorporelle de ces personnages que Michel Chion qualifie d'« acousmates » appartint plus d'une fois en effet aux maîtres totalitaires d'un contrôle ubiquitaire, ceux dont la souveraineté se soutient matériellement des prothèses, radiophoniques notamment, qui en relaient pour l'intensifier la hantise fantomatique en l'exerçant sur l'intégralité sans exception ni reste du monde social, ainsi qu'on l'aura vu exemplairement du côté du Mabuse de Fritz Lang comme chez le dictateur de Charlie Chaplin. On aimerait dire alors que le moment moderne de l'art du cinéma aura historiquement consisté aussi à offrir à ces voix incorporelles un autre destin que celui d'une présence spectrale et obscène, ouvrant droit aux puissances impersonnelles de la parole qui excèdent le champ du visible en poussant notamment la perception dans ses réserves ou ces franges que sont les parages de l'hallucinatoire. Aux côtés entre autres de celles de Jean-Luc Godard et Marguerite Duras, l'œuvre cinématographique de Danièle Huillet et Jean-Marie Straub n'est pas la moindre dès lors qu'il s'est agi de donner à la voix déliée des assignations localisées du corps la force de faire voir ce que le réel garde ou retient dans l'ordre du visible. Pour la voix poétiquement libérée du corps, pour la voix libre qui ne soutient esthétiquement que d'elle-même, cet « invu » comme le dirait Marie-José Mondzain est ce qu'il faut, pour parler désormais comme Serge Daney puis Gilles Deleuze, désenfouir à partir de ce « tombeau pour l'œil » qu'est alors le plan.

 

 

Voir consiste ainsi à traverser la butée d'un voir opaque, à affronter pour provisoirement en triompher le punctum caecum au principe même de la vue. Voir consiste à voir mais autrement : l'image ne viendrait alors qu'en raison conjonctive d'une parole disjonctive, qui rend à la matière des lieux la vérité qu'elle ne saurait en propre énoncer, pour en avérer aussi la dimension impropre, hors lieu, celle de l'impropriété générique de l'idée.

 

 

Faire voir depuis l'oreille ce qui résiste à l'œil, autrement dit brouiller les habitudes perceptuelles par une recombinaison organologique du spectateur où l'œil se met dès lors à écouter pour emprunter la métaphore circonstanciée de Paul Claudel, c'est par exemple faire lever à partir de la durée déterminant la longueur exacte d'un plan des couches d'invisibilité comme autant de strates de temps, des images qui n'adviennent qu'en raison d'une parole. Ce serait seulement ainsi que le cinéma cesserait alors d'être sourd, qu'il deviendrait authentiquement parlant. Plus d'un demi-siècle après l'inaugural Machorka-Muff (1962) d'après Heinrich Böll, plus de dix ans après Itinéraire de Jean Bricard (2007) qui demeure l'ultime film conjointement réalisé par Jean-Marie Straub et Danièle Huillet, Gens du lac ! expose souverainement, cela en à peine 18 minutes, qu'il n'y a toujours rien à épuiser des conséquences conjointement esthétiques et politiques d'opérations infiniment renouvelables de dialectisation. Dialectiser le visible par l'audible consiste à y extraire l'invisible, ce qui se voit sans se montrer n'advenant seulement qu'après avoir été dit pour être entendu. C'est ainsi que l'œil arrive à mieux voir en étant soumis à la coupe décisive du rasoir de la voix. Dix plans, pas un de plus pas un de moins, seront ainsi nécessaires à vérifier à l'épreuve d'un paysage que l'on croirait immobile (le lac Léman, si facilement disponible pour la déchetterie industrielle des clichés touristiques) la puissance vibratoire et hallucinatoire d'un texte, en l'occurrence ici constitué d'extraits de Gens du lac ! de Janine Massard publié en 2013 par Bernard Campiche. Il est certain que straubienne est l'idée du film comme épreuve des plaques antagoniques du sensible. Une épreuve en raison de laquelle seront données les preuves d'une vérité dont la force générique s'arrache aux blocs combinés de durées et d'inscriptions locales matériellement exigées par les techniques d'enregistrement du son et de l'image, cela afin de déployer des puissances génériques susceptibles de déterritorialisation en traversant plusieurs types d'espaces et de temps. Le premier plan est alors celui d'une installation soumise à plus d'un impératif : il faut déjà montrer un corps attelé feuille à l'appui à la lecture d'un texte (Christophe Clavert pour la seconde fois chez Jean-Marie Straub devant la caméra après La Guerre d'Algérie ! en 2014 d'après un souvenir du psychiatre et psychanalyste Jean Sandretto), lui qui est habitué depuis 2008 et Corneille-Brecht au moins à travailler au cadrage, au filmage, au montage et à l'étalonnage de ses films). Et il faut de surcroît montrer que ce corps est assis dans la petite embarcation mouillant dans les eaux calmes du lac en question afin que la conjonction d'un lieu et d'un corps qui lit offre un premier genre de déplacement.

 

 

La veine biographique du récit de Janine Massard largement consacré à son oncle Ami surnommé Paulus est, à titre d'extraits textuels lus par une personne autre que l'auteur, relativement dissipée au nom d'une évocation plus générique : l'histoire d'une famille vaudoise de pêcheurs n'est plus seulement une affaire de remémoration personnelle, elle appartient également à qui en nourrit singulièrement le désir. Moins selon un principe d'appropriation que depuis l'épreuve d'une impropriété générique qui, comme y aura insisté Jacques Derrida, relève des logiques de la différenciation et du différé caractérisant l'écriture.

 

 

 

D'un noir l'autre et d'un autre encore

(et voir ce qui résiste au voir)



 

C'est seulement ensuite qu'un deuxième plan, noir, autorise la voix de Christophe Clavert, marquée rythmiquement par les scansions caractéristiques du style anti-naturaliste straub-huilletien, devient incorporelle en évacuant dans le même mouvement le lieu comme le corps du lecteur. Cette double évacuation s'accorde alors avec l'évocation des puissances du lac, cet « élément exigeant à respecter », en fait ce « mystère » qui appartient à ce plan d'immanence, cette surface lacustre qui est une membrane liquide incluant certes le reflet du ciel au creux de la terre, qui certes participe aussi à séparer la Suisse de la France pour mieux les ajointer, qui est enfin ce lieu à dimension mythologique où la vie fertile justifiant la pratique artisanale de la pêche et la commercialisation des poissons se renverse aussi en mort organique, les cadavres de poissons indiquant aussi qu'il y a en ce lieu des « âmes perdues rejetées dans un monde sans joie ». On pensera à d'autres lacs, en Italie les lacs Averne et Ampsanctus, qui marquaient pour les Romains de l'antiquité des entrées privilégiées pour les Enfers. La constellation des films nourris des lectures des Dialogues avec Leuco (1947) de Cesare Pavese aidant, on songera plus particulièrement à la Sibylle de Cumes qui, dans le sixième chant de l'Énéide de Virgile, ouvre à Énée le chemin de la descente aux Enfers qui le mènera au fleuve Styx et son passeur, le nocher Charon. Si la voix incorporelle accentue donc la densité impersonnelle et générique du texte, le noir donne alors à voir le lac dans toutes ses dimensions, y compris rêvées : comme lieu de passage entre une vie et la frappe subjective des événements, comme milieu symbolique partagé selon sa face réelle et son envers imaginaire et mythique, comme zone de transit entre la tradition familiale de la pêche et, en 1942, le saut historique dans la Résistance. Et c'est seulement depuis l'ensemble de ces passes condensées dans la simplicité du noir où flotte la voix que le troisième plan peut autoriser le retour à l'image du corps du lecteur et du lieu où se tient sa lecture, mais cependant depuis un nouveau déplacement indiqué par la mise en mouvement de l'embarcation où il est assis. Nonobstant une étoile rouge du côté de la proue qui n'étonnera aucunement de la part de l'auteur de Kommunisten (2014), le plan a ceci de remarquable qu'il paraît tendu par l'indistinction du mouvement et de l'immobilité en conséquence des pressions physiques et antagoniques du bateau et des flots qu'il fend.

 

 

Cette indétermination du mobile et de l'immobile offrirait ainsi au texte de Janine Massard lu par Christophe Clavert une nouvelle modalité expressive, qui tient au rapport au lieu en rappel d'une histoire vécue (la confrérie des pêcheurs offre le terrain d'une fraternité, interrégionale avec ses Vaudois et ses Savoyards et cosmopolite avec ses fuyards, ses réfugiés et ses nomades, opposable à la barbarie nazie) et au non rapport d'une proximité poétique (d'autres eaux ambivalentes, eaux de vie et eaux mortes, sont également des lieux de passage décisifs, de frayage pour des gestes de résistance qui tracent la ligne de nouvelles politiques). D'un plan noir (le deuxième plan de Gens du lac !) l'autre (le sixième plan du film) et un autre encore (le neuvième), la mort des poissons préfigure celle des victimes de l'oppression et les pêcheurs de sauver dans leurs filets les êtres, résistants fuyant la Gestapo, juifs échappant à la déportation, blessés de guerre, promis par le nazisme à la noyade. Pour suivre tant Marie-José Mondzain que Jacques Rancière, le rapport engage aussi celui d'un non-rapport, le lien relevé dans sa relation au délié : ici et ailleurs, le lac Léman est un cristal miroitant dont l'un des reflets est la Méditerranée.

 

 

 

L'aimant magnétique du lac

(eaux argentées, eaux mêlées,

alémaniques, ligériennes, méditerranéennes)

 

 

 

Suivront dans l'ordre le travelling latéral offrant une troisième forme à la voix du lecteur (après la voix in et la voix off sur plan noir) pour rapporter notamment que ces mêmes eaux auront sauvé Pierre Mendès France après son évasion de 1941. Ensuite le plan exposant la photographie de Jean Jaurès en plein rassemblement populaire en signe d'une transfiguration politique (aux nationalismes rivaux et meurtriers doit s'opposer le socialisme dans sa dimension internationaliste, ce qui vaut en 1914 comme en 1942 comme en 2018 et la permanence continuée de l'idée atteste que le tribun socialiste assassiné est de manière non mythologique non moins un immortel). Et puis cet autre encore qui est d'ailleurs celui où se tient à l'occasion exceptionnelle d'une scène d'intérieur la possibilité de la fiction incarnée par l'ami Giorgio Passerone dans le rôle du pasteur rappelant du doigt ses ouailles à l'ordre sévère du christianisme protestant (on se souviendra ici du tribunal de la première partie de Kommunisten tirée d'un passage du Temps du mépris d'André Malraux). Ne reste plus que le dixième plan de Gens du lac !, le dernier, le plus long sûrement, non moins sûrement le plus beau. Pendant plus de cinq minutes, le récit donné par la voix incorporelle et impersonnelle est celui de la transmutation exemplaire d'une tradition artisanale en pratique de la résistance puis de cette nouvelle pratique de lutte en pédagogie politique qui s'est notamment traduite par la présence historique à l'assemblée législative communale d'une majorité socialiste et communiste, au grand dam des conservateurs ou libéraux qui se réclament d'un Frédéric-César de La Harpe pourtant bien plus révolutionnaires que ses suiveurs. Et ce récit va cesser au moment où le plan fixe va lui-même se changer en un double panoramique, d'abord de gauche à droite puis de droite à gauche en retournant à son point initial. Un monde qui s'est longtemps cru immobile, pour la classe politicienne dont l'intérêt consiste précisément à se conserver comme classe et potentat et, évidemment différemment, pour les pêcheurs passés par les circonstances de la guerre en résistants et en militants socialistes et communistes, ne l'est donc plus, le plan lui-même en atteste dans le passage critique de la fixité du cadre aux mouvements appartenant au panoramique redoublé.

 

 

« De quoi faire peur, n'est-ce pas ? » seront les dernières paroles de la voix incorporelle, au moment où la panoramique fait glisser le paysage lacustre sur l'horizon ouvert dont la surface argentée fait aux limites frangées de l'indistinction coïncider le ciel et l'eau. Cet horizon échappe à toute géographie : est-il de Suisse, est-il de France ? Cet horizon est magnétique, magnétisé par cet aimant qu'est le Léman dont les reflets imposent à la publicité massive du paradis des banques l'image plus rare d'un îlot dédié au communisme municipal. Et ces eaux alémaniques sont des eaux argentées et mêlées parce qu'elles font signe vers d'autres eaux (on pensera forcément ici à la Loire environnant l'île Coton de Jean Bricard, contemporain de Paulus, on ne pourra pas ne pas penser non plus à l'ami Jean-Luc Godard). On insistera cependant et plus particulièrement sur ces autres eaux, non plus alémaniques et ligériennes mais méditerranéennes, où des victimes de l'oppression contemporaine sont sauvées de la noyade par d'autres passeurs, et tous fabriquent depuis le cimetière marin où s'engloutit à force d'auto-immunité l'utopie frelatée de l'Union Européenne des nouvelles formes populaires de résistance et de lutte. De nouvelles manières d'accorder les puissances génériques de l'humanité le sont en effet au projet d'un cosmopolitisme nécessaire, d'un communisme réinventé en diagonale critique des rapports de pouvoir entre le Nord et le Sud qui rabattent le post-colonial sur le néocolonial. Le nouveau monde promis par la langue de Hölderlin, dont l'annonce reste à jamais clamée par la petite princesse amérindienne de Schwarze Sünde – Noir péché (1988) incarnée par Danièle Huillet.

 

 

On souffrira pourtant au terme de Gens du lac ! qu'au premier panoramique qui ouvre cet horizon métaphorique et fraternel où se rejoignent par-delà les espaces et les temps les luttes d'hier et d'aujourd'hui succède un second revenant en son point de départ. Mais cependant comme un geste suffisamment ambivalent pour que le retour à la même place se conçoive autant comme une auto-annulation que comme le réinvestissement au présent de l'énergie politique caractérisant des moments historiques. Mais la promesse qu'adviendra pour les gens de la mer ce qui est advenu pour les gens du lac est ultimement sujette à une torsion consécutive au forçage du panoramique, qui après être revenu à son point de départ cesse pendant un moment très court pour reprendre et prolonger son mouvement à gauche en l'accélérant même quelque peu, débouchant sur une bande de terre déblayée par des excavatrices. On croirait même entendre comme un cri étouffé ou une suffocation que l'on jurerait sortie off du corps du cinéaste lui-même, scandalisé par les traces de ce déblai. Ce finale est une frappe terrible, qui ouvre le champ des possibles au désastre d'une disparition réelle : ces pêcheurs artisanaux ne sont peut-être plus et ne le seraient pas moins les expériences pratiques qui furent les leurs, transmuées par les urgences de la situation historique comme par les exigences politiques y étant associées (à cet égard, Gens du lac ! fait un grand diptyque avec Itinéraire de Jean Bricard, que l'on élargira sur le versant des récits de vies marquées par l'expérience de la guerre en triptyque avec l'inclusion d'un autre film ponctué du signe de l'exclamation, La Guerre d'Algérie !).

 

 

La catastrophe est là, pas moins que la lueur faible où l'avertisseur d'incendie refuse de n'envoyer que des fusées de détresse. C'est seulement ainsi que le pessimisme est ce qui se doit d'être organisé pour ne pas se confondre avec un irrecevable nihilisme. Il n'est pas encore trop tard pour sauter hors de l'aquarium asphyxiant du nationalisme. Et décider de plonger dans ces eaux argentées où le sauvetage des noyés d'hier, engloutis dans les eaux lourdes de l'oublieuse mémoire, participe à assurer la relève littéralement inouïe des noyés d'aujourd'hui. Car c'est avec eux que s'inventera l'Atlantide communiste de demain.

 

 

30 mai 2018


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