"BlacKkKlansman" (2018) de Spike Lee

Les chimères respectives du racisme et de l'antiracisme

L'histoire de Ron Stallworth est non seulement vraie, mais elle est passionnante notamment parce qu'elle démarre sous les auspices d'une extraordinaire décision comme un coup de folie. Le cadet qui vient tout juste d'intégrer la police locale de Colorado Springs à la fin des années 1970 aspire alors à autre chose qu'au gardiennage gris des archives. Le jeune policier attend en effet l'enquête qui dynamiserait son début de carrière, après une première infiltration dans un meeting de Stokely Carmichael devenu en 1978 Kwame Ture, le militant étant alors passé de l'activisme révolutionnaire du Black Panthers Party à la promotion culturelle du panafricanisme fidèle à son changement symbolique de patronyme. Une annonce publiée dans le journal local qu'il feuillette alors et qui concerne le Ku Klux Klan sera le déclic : l'agent téléphone au numéro indiqué, se fait passer pour un Blanc convaincu de la nécessité obsidionale du suprématisme afin de sauver l'Amérique menacée par toutes ses minorités gauchistes, raciales ou sexuelles. En conséquence de quoi, il obtient un rendez-vous préparatoire à sa future intronisation dans une organisation qui n'a pas complètement abandonné son répertoire d'actions brutales, alors même que l'un de ses dirigeants nationaux comme le policé David Duke a compris tout le bénéfice qu'il y a à adopter une stratégie de polissage extérieur et de soft power. Le seul souci qui est de taille est que Ron Stallworth joué par John David Washington est africain-américain. C'est pourquoi il lui faudra en passer par la médiation ô combien dialectique d'un autre corps en guise de doublure blanche afin qu'il puisse jouer son personnage en situation de face à face avec les militants du KKK. Et ce corps lui sera alors donné par Filip « Flip » Zimmerman, un collègue du département des stupéfiants. Pour parachever l'extrême ironie de la situation d'un flic noir qui a réussi à infiltrer le temple étasunien de la pureté raciale et aryenne des Blancs, il se trouve que le complice de Ron Stallworth, interprété par Adam Driver, est juif.

 

 

Cette histoire que pour des raisons professionnelles Ron Stallworth a gardé secrète jusqu'à sa retraite en 2005, puis rendue publique à l'occasion d'une interview en 2006 précédant la publication en 2014 d'un livre autobiographique intitulé Black Klansman, Spike Lee en tire un gros profit symbolique sans pour autant faire un bon film. Reçu des mains de Jordan Peele qui a préféré produire le film de Spike Lee avec Jason Blum, producteur de son Get Out (2017), le scénario consiste en effet en l'appareillage opportuniste et déséquilibré de divers prétextes : les mélanges comiques et policiers du buddy-movie y côtoient le revival des années 1970 mâtiné comme il se doit de références soul, funk et blaxploitation, tandis que l'évocation des racismes d'hier autorise la liaison servant à la dénonciation des racismes d'aujourd'hui exemplifiés par l'usage conclusif des archives vidéo témoignant de la violence des événements dramatiques de Charlottesville d'août 2017 en Virginie. Moyennant quoi, Spike Lee a incontestablement réussi son coup et revient en force en remportant le Grand Prix du Jury du Festival de Cannes alors que son étoile avait considérablement pâli ces dernières années (depuis Inside Man en 2006, le seul film distribué en France a été son remake de Old Boy en 2013 et l'un comme l'autre sont des divertissements musclés et calibrés de peu d'intérêt). Et ce retour en grâce s'accomplit sur le mode engagé d'une attaque en règle politique contre l'actuel président des États-Unis, Donald Trump, dont les accointances personnelles et idéologiques avec le KKK ne sont un mystère pour personne. Comme BlacKkKlansman est un prêche adressé aux convaincus que nous sommes, qui riront de la bêtise grasse des suprématistes et qui s'émouvront de la brutalité dont ils sont réellement capables, on se demandera alors si le film se contente seulement de capitaliser sur ses ressources au risque mal négocié de l'ambiguïté, ou bien s'il a encore l'ambition de troubler les partages bien constitués et délimités du méchant raciste et du bon racisé.

 

 

Peau noire, masque blanc

 

 

Spike Lee a entre les mains deux bons arguments hérités de l'histoire vraie de Ron Stallworth et il est déjà dommage qu'il n'ait pas voulu en investir plus avant la complexité. Ce qui est d'abord effectivement remarquable, c'est l'existence presque improvisée d'un monstre à deux têtes, bête à deux dos ou chimère, machine ou « duovidu » (pour employer un néologisme de Serge Daney), cet étrange appareillage que Ron Stallworth et Flip Zimmerman auront ensemble formé afin d'infiltrer le Klan. La réflexologie naturaliste du racisme dispose essentiellement d'un nerf qui est un crible discriminant, consistant en l'identification distinguant pour mieux les séparer les bons et les mauvais sujets de la race. Cette réflexologie aura été ainsi puissamment disloquée par les effets d'un dispositif de duplicité, presque digne du Magicien d'Oz, qui aura su brouiller le sens commun raciste. Non seulement la machine d'infiltration policière s'autorise, sans volonté programmatique ou conscience délibérée, à détruire la naturalité des signes physiques de la race (la pigmentation de la peau, les inflexions de la voix), mais la chimère inventée à cette occasion révèle au plus haut point la nature fantasmatique et, partant, imaginaire, du racisme, ce partage du sensible qui est cette fiction jamais mieux dénaturalisée qu'à coup de fiction justement. Mine de rien, le film proposerait à partir de son histoire vraie une façon latérale de vérifier qu'elle est aussi une variation empirique, à la fois circonstanciée et détournée, du fameux Peau noire, masques blancs (1952) de Frantz Fanon. Dans la foulée – et c'est là le second intérêt de BlacKkKlansman – le cadet africain-américain s'ouvre à la dimension politique de la question de la race, tandis que son complice explique que sa judéité ignorée et refoulée ne lui revient comme hantise désormais seulement parce qu'elle vient d'être l'objet d'une identification négative (et ce cheminement est par ailleurs très exactement celui qui aura été conceptualisé par Jean-Paul Sartre avec ses Réflexions sur la question juive en 1946, indéniable effort philosophique de critique de l'antisémitisme datant de l'après-guerre, mais qui cependant est aussi daté d'avoir voulu réduire ainsi le mot juif en l'enfermant strictement dans la dialectique identificatoire et négative de ses obsessionnels contempteurs).

 

 

Voilà bien les atouts réels du film de Spike Lee, mais qui offrent aussi à la police cette neutralité formelle susceptible d'accueillir un antiracisme suffisamment fort (un attentat spectaculaire aura été déjoué) pour rédimer dans la foulée la corvée méprisable des infiltrations policières et l'immonde des comportements racistes de certains collègues se croyant protégés de la loi parce qu'ils en sont les représentants. Tout cela sous les yeux de biches de l'amie du héros jouée par Laura Harrier, qui sait mettre de côté les raisons du militantisme radical au nom de l'amour auquel a droit le bon policier, qui en tout cas ne l'est pas moins que le détective fictionnel John Shaft, héros du film à grand succès qu'en a tiré Gordon Parks en 1971. Nous sommes tellement loin alors de la pensée critique d'un Stokely Carmichael à l'époque où il avait justement proposé avec Charles V. Hamilton un concept de « racisme institutionnel » qui arrache le racisme de l'opinion pour aller en vérifier la persistance dans les structures sociales et étatiques de l'institution. On souffre par ailleurs de l'ouverture offerte au cabotinage d'Alec Baldwin en parangon grotesque d'un suprématisme si ridiculisé mais sans que cela ne suffise pourtant à rendre inconsistantes les raisons d'une perpétuation qui continue à mettre au défi les explications rationnelles parce que le racisme est une structure passionnelle, une affection partagée jusqu'à l'intérieur des institutions. On souffre encore, entre grandes envolées sirupeuses (ça roule des caisses claires et ça violone beaucoup) et épaisses manipulations scénaristiques (le faux montage alterné entre Ron appelant un membre du Klan et Flip le rejoignant après cette conversation téléphonique et non pas en même temps comme y fait croire abusivement le montage de la séquence), d'un finale où le compactage des archives sert à enfoncer le clou de la démonstration dans une confusion esthétique où la brutalité du contenu se voit en effet formellement brutalisée par les mauvaises manières d'un montage qui, comme c'est l'habitude dans bon nombres de films hollywoodiens (par exemple les trois derniers films de Clint Eastwood), ne voit seulement dans le documentaire que le moyen intéressé d'une caution en terme gratifiant d'authenticité.

 

 

La critique nécessaire de Naissance d'une nation

(et l'impasse politiquement critique de son inachèvement)

 

 

Spike Lee, en cela fidèle à son prénom-surnom (spike signifie pointe, clou aussi), persévère ainsi dans ses tics de mauvais didacticien (que l'on se souvienne de son Malcolm X en 1992). Lui qui tient d'un côté une formidable histoire de chimère moderne dont la machine de duplicité révèle justement les fables chimériques que se racontent entre eux les racistes, mais qui agite de l'autre l'antiracisme le moins inconséquent et le plus apolitique qui soit en ce sens qu'il voit dans la police, à l'inverse du racisme institutionnel théorisé par Stokely Carmichael, un excellent moyen de rendre gorge ou raison au racisme. Le didacticien déçoit, pas moins que l'historien qui manquerait de sérieux et de rigueur (il faudrait revoir Malcolm X en 1992 mais Miracle à Santa Anna en 2008, qui veut rendre à la mémoire des soldats africains-américains la vérité de leur participation militaire à la Seconde Guerre mondiale, souffre d'un révisionnisme concernant l'histoire d'un massacre commis en Italie par les Allemands, certes reconnu par l'auteur du scénario, le romancier James McBride, mais toujours pas par Spike Lee lui-même, qui persévère étonnamment dans un tort mémoriel dont il ne cesse de répéter qu'il est précisément celui qui afflige sa communauté d'appartenance). Et puisqu'il a été précédemment question de Jordan Peele, quelques sketchs réussis du duo comique Key & Peele en diront facilement plus long sur la situation faite aux Africains-américains aujourd'hui qu'un film si bien intentionné à faire de l'institution policière, plus que le militantisme radical, l'avant-garde de la lutte antiraciste.

 

 

Le pic de l'ambiguïté, qui sanctionne de fait les faiblesses insignes et l'aporie politique de l'antiracisme vertueux, se trouve cependant du côté de la question du cinéma, lorsque la référence au film séminal de David W. Griffith, The Birth of a Nation – Naissance d'une nation (1915), trouve à se décliner à l'occasion d'une autre séquence de montage entre sa lecture « noire » et sa lecture « blanche ». D'un côté, le vieux Harry Belafonte est sollicité pour raconter aux jeunes gens rassemblés autour de lui l'horrible effet d'un film incontestablement raciste dont l'apologie du KKK aura poussé certains de ses spectateurs à lyncher un jeune africain-américain. De l'autre, les militants actuels du même groupe suprématiste réunis à l'occasion du rituel d'intronisation d'un nouveau membre regardent avec une excitation obscène le même film érigé depuis en icône fétichisée puisque sa sortie a historiquement poussé en effet à la reconstruction de l'organisation sudiste. Le montage simultané des deux scènes, s'il est l'occasion de distribuer comme de juste les bons et les mauvais points, démontre paradoxalement l'influence esthétique du cinéma griffithien, dont le montage expressif ou organique consiste précisément en une dialectique ajointant des ressemblances aux dissemblances afin que, dans le glissement du montage alterné au montage parallèle qui se double du passage du simultanéisme narratif à ses conséquences d'unification symbolique, les premières l'emportent sur les secondes.

 

 

Cette dialectique simultanéiste et mimétique, théoriquement dégagée entre autres par Marcel Martin, Christian Metz et Gilles Deleuze, innerve non seulement tout le cinéma hollywoodien, mais encore aussi tout le cinéma classique qui depuis un siècle s'en est suivi, dégradé en académisme au pire ou bien au mieux relevé en néoclassicisme. Incapable de penser l'idéologie intrinsèque à la réflexologie d'usage de son médium, Spike Lee n'échappe dès lors pas (et pas davantage que Nate Parker, le réalisateur de Birth of a Nation en 2016 consacré à Nate Turner, le Spartacus noir à l'époque de l'esclavage étasunien) aux fourches caudines griffithiennes, qui propose malgré lui rien moins que l'insupportable symbolique mimétique des camps opposés, les uns rassemblés pour crier au pouvoir noir, les autres réunis pour hurler à la cantonade au pouvoir blanc. Et cela sans toucher cinématographiquement à l'antagonisme radical qui politiquement les sépare et qui, pratiquement, appelle en l'espèce moins le raccord symboliquement mimétique que le faux-raccord disjonctif (comme Melvin Van Peebles a su le faire en 1971 avec Sweet Sweetback's Baadasssss Song). Le montage alterné systématisé avec The Birth of a Nation se confond effectivement ici avec le montage parallèle expérimenté avec Intolérance (1916) qui s'en voulait le repentir humaniste : s'impose de fait le parallélisme, et avec ses effets analogiques l'alternance devient réciprocité, le mimétisme l'emporte sur l'antagonisme, l'équivalence neutralise toute divergence.

 

 

Et Spike Lee, le réalisateur soucieux de déconstruire le racisme des représentations (comme avec Bamboozled – The Very Black Show en 2000) sans pourtant s'attarder sur les stéréotypes raciaux véhiculés par le tout-venant de la blaxploitation, cette industrie de niches dominée par les Blancs, d'apparaître en un ultime tour de vis dialectique comme un antiraciste évidemment convaincu, mais aussi politiquement inconséquent que l'est, mimétiquement, le raciste convaincu qu'est Donald Trump. L'antiracisme n'est pas qu'une affaire de conviction biographique et de posture médiatique, c'est une politique d'émancipation à laquelle contribue actuellement un mouvement social comme Black Lives Matter. Bien davantage en tous les cas qu'un si mauvais lecteur de Stokely Carmichael qui se double d'être un si mauvais critique de David W. Griffith.

 

 

25 août 2018


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