Nicolas Klotz, « La Question humaine » (2007)

texte tiré de : http://www.alternativelibertaire.org/?Cinema-Koltz-La-Question-humaine

 

 

 

Que le système nazi ne soit pas tombé du ciel mais qu’il entretienne plusieurs homologies structurales avec la modernité capitaliste dont il est historiquement issu n’est un mystère scientifique que pour les chiens de garde, conscients ou inconscients, de l’ordre existant. Des philosophes (Adorno, Arendt), des historiens (Traverso), des sociologues (Bauman), des psychologues du travail (Christophe Dejours), des survivants (Rosset, Antelme) ont déjà écrit des livres définitifs sur le sujet.

 

 

Il existe enfin un grand film, La Question humaine, nourri par un tel héritage intellectuel, et qui a décidé d’empoigner d’un point de vue véritablement cinématographique les effets contemporains de rémanence et l’actualité des rapports troubles qu’entretiennent la logique capitalistique de rationalisation instrumentale de la force de travail et l’ultima ratio hitlérienne qui a présidé à l’extermination industrielle de millions d’individus. Adapté du court roman éponyme de François Emmanuel (Stock, 2000) par Élisabeth Perceval, La Question humaine exprime, avec une ambition esthétique qui fait tant défaut aux documentaires bétonnés de Michael Moore, les effets sensoriels de déstabilisation progressivement vécue par un cadre d’un complexe pétrochimique (SC Farb, nom derrière lequel on décryptera celui de IG Farben, financier du Parti nazi et producteur du gaz mortel Zyklon B). Alors que ce cadre (Mathieu Amalric) enquête sur un supérieur au comportement inquiétant, une désorientation de plus en plus intense s’empare de sa personnalité de moins en moins engagée à célébrer le « nouvel esprit du capitalisme ». Tantôt il s’agit d’entendre au cœur d’un flamenco ou d’un fado déchirants la misère humaine dont est capable la domination capitaliste, tantôt de lire une note technique de 1942 exprimant la chosification technicienne relative aux transports des futurs cadavres des camps. Ou bien encore d’écouter ces propos qui, résonnant avec la note précédente, expliquent les processus d’euphémisation effaçant symboliquement la violence vécue des licenciements en masse comme plus généralement de la condition ouvrière.

 

 

La Question humaine multiplie ainsi les réminiscences spectrales et les signes hallucinatoires ponctuant une prise de conscience critique de la croyance managériale qui considère les êtres comme les choses, et qui se vit préalablement sur le mode subjectif de la sensation et de la hantise.

 

 

13 décembre 2007


Écrire commentaire

Commentaires: 0
Commentaires: 0