« Parce qu'on est ensemble dans le même poème »

(entretien épique avec Sylvie Pierre Ulmann)

Sixième épisode

14) John Ford, vous le montrez très bien, exige à l'ouvrage critique de ses films beaucoup de cœur. Et ce sont des cœurs qui battent encore dans les lignes que vous et d'autres auteurs avez écrites à propos d'un autre ami et compagnon de longue route d'une cinéphilie partagée, Jean-Claude Biette, dans le numéro de Trafic qui lui aura été dédié en 2013 (on y ajoutera bien sûr le portrait documentaire réalisé cette même année par Pierre Léon, intitulé Biette et dans lequel parmi d'autres vous apparaissez). A l'évidence, le secret biettien mérite que l'on y revienne avec vous, si vous le voulez bien sur le triple versant de l'exercice critique, de l'amitié comme de la réalisation cinématographique.

 

 

Ah là là, Jean Claude Biette. Je l'aimais comme un frère lui aussi. Mon mari Georges Ulmann et moi nous l'aimions d'une immense tendresse. Et il nous la rendait, à chacun, d'une manière très subtilement différente. Dans le film de Pierre Léon il porte parfois sur le dos un veston en tweed marron clair que je lui avais offert et qui lui allait à ravir. Il venait régulièrement déjeuner à la maison le samedi ou le dimanche et il avait souvent comme une expression de volupté lorsque nous lui préparions un bon petit plat qu'il l'appréciait et alors il disait : « C'est d'un bon ! ». Cette expression, nous nous la ressortions Georges et moi en riant lorsque nous mangions un chouette truc en pensant à lui. Même bien longtemps après sa mort en 2003, à 60 ans, mince alors, quel choc ce fut, mort subitement, d'une crise cardiaque, en pleine nuit.

 

 

Cinéphilie partagée avec Biette ? Of course. Nous pouvions parler pendant des heures au téléphone (où trouvait-il le temps de ces heures de téléphone, comme Daney, à discutailler avec ses amis ou amies, dont Marie-Anne Guérin, surtout de cinéma ?) de films ou de livres que nous venions de voir ou revoir ou lire. Une chose me frappait dans ces discussions : il parlait, avec chaque interlocuteur, de sujets effectivement partageables et où l'autre était susceptible d'avoir vraiment des choses à lui dire. Il ne me parlait pas de musique, par exemple : il savait qu'à ce sujet je n'en connaissais qu'un tout petit bout et n'étais pas à son niveau. Sa culture en musique classique était immense, il connaissait tous les interprètes, tous les chefs d'orchestre, toutes les œuvres. D'ailleurs il l'a prouvé longtemps en présentant sur France Musique, entre la fin des années 1980 et le début des années 1990, des programmations de grandes œuvres, interprètes ou chefs. Mais alors sur le cinéma, les films, récents, anciens, ça y allait vraiment à l'échange entre nous deux. Il m'écoutait également avec beaucoup d'attention lorsque je lui parlais de peinture, soit un sujet qui m'est beaucoup plus familier que la musique. Sa sensibilité au cinéma était profonde, immense, d'une intelligence rare, bien qu'elle se contrefichait de tout étalage d'érudition et autres enculages de mouches savantes entre spécialistes, ou critiques pimbêches accrochés à leur certitude d'énoncer à propos du cinéma des principes définitifs et intangibles dont ils accorderaient ou refuseraient aux films le privilège d'y obéir ou le déshonneur d'y contrevenir. Son recueil d'articles publiés aux éditions des Cahiers du Cinéma en 1988, Poétique des auteurs (quel beau titre !), était d'une intelligence et beauté d'écriture rare. Ses textes pour Trafic sont également magnifiques.

 

 

Un truc intime

 lié aux couches de l'être

 

 

Il manque énormément dans notre équipe parce qu'il avait une perception du cinéma intimement liée à son expérience de metteur en scène. Donc critique et potentialité de faire, chez lui, cela allait ensemble. Par exemple, je me souviens que j'en avais parlé à Pierre Léon dans son film, j'avais été très frappée par l'un de ses textes de sa série « A pied d'œuvre », où il parlait du rapport émouvant et décisif existant entre le metteur en scène et ses acteurs, à propos d’un film de Federico Fellini, Il Bidone (1955) où l'on sent en effet qu'il se passe quelques choses d'extraordinairement intense, et poétiquement fécond, entre le metteur en scène du film et sa créature incarnée par l'acteur américain Broderick Crawford. JCB avait une très belle relation avec ses acteurs dans son travail, tous peuvent en témoigner. Jamais il ne les bousculait (je l'ai vu tourner quelquefois), il se conduisait avec eux comme une sorte d'alambic de distillation avec une macération de fleurs pour les parfums : il extrayait d'eux, patiemment, tout en douceur, comme une sorte d'essence parfumée. Ce qui ne veut pas du tout dire qu'il en faisait des icônes ou des produits de beauté. Par exemple, l'acteur avec lequel il a le plus travaillé, avec lequel il avait une complicité énorme, Howard Vernon. Comme Fellini avec Broderick Crawford, mais aussi comme dans le bouquin magnifique de Patrick Süskind, Le Parfum, où le parfumeur génial et obsessionnel arrive à distiller le parfum des pierres, Biette arrivait à distiller son propre parfum. Pas un truc qui sent forcément bon, mais un truc, à la fois pur et impur, comment dire : de minéralement vrai, de géologiquement juste. De pas forcément sympathique aussi : un truc intime lié aux couches de l'être, aux temps de bouillonnement volcanique ou durcissement ou fêlure avec le temps, des matières qui vous font la relation entre un metteur en scène et un acteur selon des procédures d'identification qui ne sont pas du tout simples.

 

 

Biette, oh oui Biette, inoubliable Biette. Immense et modestissime Jean Claude Biette.

 

 

15) Continuons à propos de Jean-Claude Biette. Cette « essence parfumée » que vous venez d'évoquer, ce secret biettien a beaucoup à voir aussi avec l'humour si particulier dont témoignent ses films, cristallisé dans des noms propres improbables et de cocasses effets de langage. Le « C'est d'un bon » dont vous aimez vous souvenir, comment le voyez-vous se déployer dans son cinéma ?

 

 

Il m'est difficile de répondre à cette question. Vous vous en doutez bien : Jean-Claude Biette était pour moi un ami si proche que lui décortiquer les signifiants de ses films... Le « c'est d'un bon ! », c'était dans la vie qu'il disait ça, pour honorer les amis hôtes qui lui avaient préparé de bonnes choses pour un repas partagé avec lui. Mais jamais il n'aurait dit d'un film qu'il était bon, ou mauvais... au goût. Il n'était jamais dans le « gustatif » avec le cinéma. Quant à ses personnages, avec le langage, ils avaient des relations étranges, disons cinématographiquement étranges : ce qu'ils disaient justement, d'où ça venait, c'était un peu mystérieux. On ne savait jamais quel genre d'adhérence significative pouvait avoir leur dialogue, avec, disons, le genre d'univers d'auteur très particulier qu'avait Biette. Chez lui, justement, il n'y avait jamais de mots d'auteur. C'est délicat à analyser. Je donne un exemple : dans Loin de Manhattan (1980), à l'occasion d'une fête chez Madame Hanska (Laura Betti) avec son critique d'art américain nommé Ernie Naud, très typé (avec humour) intello haut de gamme du genre penseur de l'art, apparaît brièvement un personnage mystérieux. Il est interprété par Michel Delahaye qui lui-même était un drôle de zig : critique des Cahiers, acteur dans des films de cinéastes plutôt proches des Cahiers, puis parrain/gourou/chouchou/fétiche de la revue La Lettre du Cinéma. Donc le grand dégingandé Delahaye se balade devant la table de cocktail où sont empilés les livres pour la signature. Et il dit, mettons que ce soit d'un air un peu dédaigneux ou désabusé : « Que de livres ! ». Bon, on ne sait pas ce que ça veut dire, il ne le dit à personne, mettons qu'il le pense. Il pense qu'il y a trop de livres... Où ça, trop de livres, en ce petit ou ce grand monde ? Critique de la vanité de l'intellectualisme alors ? Peut-être, comme ça, en passant, une pure dénotation de ce genre d'attitude...Mais cette critique en aucune façon n'engage l'auteur Biette ni l'homme dont tous ses amis savent bien qu'il ne cessait pas d'acheter des livres, d'en lire, d'en offrir à ses amis. Et même, ne l'oublions pas, d'en écrire lui-même finalement puisque ses textes, à trois reprises, ont été publiés sous forme de recueils, d'abord par sa Poétique des auteurs aux Cahiers, ensuite par P.O.L [Qu'est ce qu'un cinéaste ? en 2000 et Cinémanuel en 2001]. Donc si le personnage (l'étrange figure) dit (ou se plaint) qu'il y a trop de livres, c'est peut-être une propositions de type mallarméen – vous savez, le fameux alexandrin « La chair est triste hélas et j'ai lu tous les livres », dont Google me confirme à l'instant qu'elle se trouve dans le beau et terrible poème intitulé « Brise marine ». Et il se pourrait bien que dans un coin mélancolique de son âme il ait d'une certaine façon souscrit à cette proposition, en s'auto-flagellant un petit peu en l'occurrence. Mais enfin, tout cela n'est que du conditionnel. Et de toutes les façons, en effet, c'est de l'humour. Tous les dialogues des films de Biette sont construits en cette étrange procédure de distance par rapport au langage. Mais on ne sait pas quelle distance : critique, critique de la critique, trouvaille pure, simple prise dans le trésor de l'« attitudisme » verbal quotidien et généralisé de l'humanité toute entière. Biette adorait choper des phrases des gens ou de ses amis qui lui inspiraient quelque chose, qui le faisaient rire, le faisaient réfléchir ou le charmaient. Il notait des phrases, il les laissaient reposer, puis un bon jour il en faisait du dialogue.

 

 

Le beau coup de la « bleuade »

 

 

Toujours dans Loin de Manhattan, le coup de la « bleuade », c'est très joli. Qu'une boisson puisse s'appeler de la « bleuade » alors qu'il y en a une qui s'appelle orangeade, comme si de la couleur COMME du fruit pouvait être extrait le nectar d'un jus... Qui lui a inspiré ça ? Ce qu'il y a de sûr, c'est que dans un film où il est question des formes et des couleurs, d'une revue sur l'art savante et snob qui s'appelle « Shapes and Colours » et même de la peinture puisque René Dimanche, le protagoniste du film, est un peintre, eh bien le fait qu'il soit question de correspondances – baudelairiennes finalement – entres couleurs et fruits, c'est d'une drôlerie, comment dire, très fraîche. Et c'est ce que j'appelle « l'essence parfumée » de Biette. C'est mieux que du raffinement. Certes, c'est de la sophistication dans les procédures transformatrices de la poésie. C'est du raffinage poétique, de la distillation de signifiant de haute volée. Mais c'est beaucoup mieux que du chichiteux : c'est du rare. L'usage de la matière verbale chez Biette, c'est du rare et du léger surtout. Pas de mots lourds et certaines apothéoses de légèreté verbale. Je ne quitte pas Loin de Manhattan, c'est mon film préféré de Biette. J'ai déjà écrit que ce que j'aime dans ce film [cf. « Jean-Claude en Amérique. Loin de Manhattan » in Trafic n°85, mars 2013], c'est son verbe, qui mord doucement, qui épingle avec grâce, et qui parfois se permet des trouvailles éblouissantes d'invention verbale (les dialogues du couple d'intellos Fanette Manzig et Guy Zigfam sont ainsi à se tordre tellement ils vont dans une préciosité qui les inonde et les absout en même temps du ridicule car ils sont vrais). C'est encore ce titre merveilleux d'un tableau de Dimanche qui s'appelle La Fauvette en été. C'est merveilleux, c'est dix-huitièmiste français : on dirait le nom de l'automate oiseau chanteur qu'exhibe Le Marquis de la Chesnaye joué par Marcel Dalio dans La Règle du jeu (1939) de Jean Renoir. Jean-Claude avait une sorte de génie du verbe dans ses films. Et dans ce film-là, je trouve qu'il l'a porté à un degré admirable de souveraine légèreté.

 

 

« Auto-antidoté »

contre le poison du monde

 

 

 

Au fond, ce que j'aimais le plus dans les films de Biette, c'était leur sérieux aérien. On a dit de Biette qu'il s'agissait d'un auteur « fantaisiste ». Alors ça, c'est complètement idiot. Le Champignon des Carpathes (1990), c'est tout sauf fantaisiste. Pour moi c'est un des films les plus graves qui ait jamais été réalisés pour évoquer la menace des radiations nucléaires. La menace réelle sur la santé des gens, et non le fantasme. Et pourtant, dans le réel par lequel en nous se manifeste l'imaginaire, passent le fantasme aussi, sa consistance poétique durement incarnée, la peur au ventre en même temps, la vraie, pas la simagrée écolo. Biette était quelqu'un chez qui la dimension phobique existait de façon très forte. Beaucoup de choses du monde réel le barbaient, l'angoissaient, le faisaient fuir : les conflits de pouvoir, les salades amoureuses, les contorsions de l'ego social furieux. Sans oublier les avions ou les ascenseurs que Biette ne prenait jamais. Il aimait par-dessus tout aller vers les gens qu'il aimait ou trouvait sympathiques. Mais personne n'avait le droit d'empiéter sur sa vie ni l'aménagement de son propre temps et de ses propres affects. Il se protégeait du monde comme péril, il savait s'en protéger, créer la place modeste pour lui dont avec orgueil et courage il défendait une sorte d'inviolabilité personnelle. Ses films portent la marque de certaines de ses phobies, mais aussi de ses délices. Je n'en connais pas un seul qui traite quoi que ce soit à la légère de ce dont il parle : ni le théâtre, ni la passion, ni la pauvreté, ni la Banque, ni les charme secrets du Portugal, ni l'homosexualité. Ni, je l'ai dit, la question écologique fondamentale de l'inquiétude vis-à-vis de la santé humaine et de la la survie de la planète. J'aimais sa manière, aussi bien dans la vie que dans ses films, dans ses textes formidables sur le cinéma que dans ses émissions de radio sur la musique classique, d'être éminemment sérieux à chaque instant, mais mis par lui-même à l'abri de toute pesanteur. Au fond, il était lui-même, si l'on peut dire, « auto-antidoté » contre le poison du monde, par sa capacité d'en secréter naturellement (comme le champignon son fameux lait) la substance protectrice rare : un humour impalpable, une fluidité avec les signifiants (d'où son goût des calembours alambiqués). Et une disponibilité à autrui qui était aussi sa façon de recevoir avec plaisir et partager tout ce qu'il aimait le plus du monde : musique, cinéma, formes et couleurs, paroles « parolantes » et calembours. Et bien sûr affection et respect de ses proches dont il avait tellement besoin pour l'aider à élaborer des films qui, eux, n'étaient pas du tout faciles et pas forcément souriants.

 

 

Biette, je vous en parlerais pendant des heures. De mes amis, ce fut à la fois un des plus proches et un avec lequel je ne me suis jamais permis de demander d'autre commerce amical que celui qui lui convenait à lui. Baudelairien, mais heureux, dans l'amitié avec les femmes intelligentes, il se conduisait avec la plus grande franchise car c'était un homosexuel pur et dur. Il partageait l'intelligence avec des amies femmes, d'égal à égal, et le rire qui est lié à l'intelligence. Je l'aimais profondément. Lui-même peut-être encore plus que ses films, parce que dans ses films il y avait aussi ses peurs et ses angoisses. Chasse gardée (1993), par exemple, est un film assez atroce sur l'horreur du couple dans l'amour. Et comme c'était mon ami, et que je n'aimais pas le savoir angoissé, dans l’entracte entre ses travaux, dans le repos de la conversation et de la détente, dont il se nourrissait aussi pour son travail d'ailleurs, je le savais, je l'aimais encore plus.

 

 

(à suivre)

 

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