Histoires d'A., histoires d'elle

(les yeux verts)

«Tout le monde rit. Plus personne ne sait pourquoi. On en a les larmes aux yeux »
(Chantal Akerman, Ma mère rit, éd. Mercure de France, 2013, p. 78)

 

Avec elle, ça a commencé comme ça et ça recommencera à jamais ainsi : d'abord le noir, et puis des bruits inaudibles du côté de la bande-son et puis encore, à l'image cette fois-ci, des plans expédiés à la six-quatre-deux sur une ville, des mouvements de caméra sur des immeubles à l'épaule et en contre-plongée, un noir et blanc aussi sale et granuleux que celui de Masculin féminin (1966) de Jean-Luc Godard. Soudain, déboulant, un corps, le sien, elle affublée d'un béret de marin, un bouquet de fleurs à la main. Une petite Bruxelloise d'à peine 18 ans, pimpante et agitée, le regard malicieux et les yeux perçants (on les a longtemps crus bleus, elle avait les yeux verts), se lance à l'assaut du monde, autrement dit du cinéma. Animée par une énergie alors sans limite, elle va droit au but, en commençant déjà par monter à toute blinde les escaliers d'un immeuble afin de battre de vitesse l'ascenseur qu'elle vient de lancer pour s'amuser - c'est une enfant, certes, mais qui connaît déjà son Buster Keaton par cœur. Elle n'avait peur de rien, fonçant tête baissée dans le chou d'un cinéma que les grands lui refusaient (déjà, elle les répudiait du champ, seule et de tous les plans habités de son incandescente présence). Elle ne craignait rien ni personne, celle qui débarque dans le plan en y fichant la pagaille, toute aussi azimutée dans l'image qu'elle était facétieuse et délirante avec le son. Elle n'avait froid ni aux yeux ni aux oreilles, osant le son et l'image découplés (elle avait tourné en muet, puis s'était appliquée à bien mal post-synchroniser le tout), l'une et l'autre bandes divorcées de telle manière que le son rende compte de grondements intérieurs, du dedans des images peut-être semblable à leurs dehors, indistinctement. Comme si on entendait penser les images, mais la pensée se confondait alors avec les gargouillis d'une enfance hirsute et mal dégrossie, pas encore domestiquée et disciplinée par le langage. De sa bouche (mais off), sortaient en effet de drôles monstres, des ritournelles répétées jusqu'à l'épuisement et la nausée, décélérant pour mieux rebondir et repartir en accéléré. Et puis aussi des grommellements et des bafouillements, et puis des balbutiements et des marmonnements - tout un babil en somme, celui d'un bébé de cinéma protégé des impératifs adultes de l'ordre du discours et de l'imposition des signifiants. Il en faudra des films, et d'ailleurs quelques silencieux tournés peu après à New York sous la protection de Jonas Mekas, pour que le dialogue, apprivoisé, commence à venir ou revenir, dès lors qu'il n'empêche en rien la discrépance sourde et explosive des affects, traversé par eux plutôt que les traversant. Mais le temps n'y était pas encore, il lui fallait alors aller vite et frapper fort, bricoler en une douzaine de minutes un film maison avec la tambouille d'une réalité sinistre, pile poil raccord avec le bouillonnement révolutionnaire de l'époque. Il lui fallait, précédée par Luc Moullet, renouer avec le noyau primitif et régressif du grand art burlesque en guise d'adoption d'une modernité forcément critique et insatisfaite de l'existant. Il lui fallait asseoir la beauté sur ses genoux et demander à ce que la folie vienne pour faire passer le feu intérieur directement dans l'image, comme le fit quatre ans avant elle Philippe Garrel. Une scène était nécessaire au grand incendie pour de faux pour de vrai, une cuisine y suffirait amplement. On s'amuserait alors avec elle à se faire des pâtes en rigolant du faux-raccord grâce auquel on échangerait des tagliatelles contre des spaghettis qu'on venait tout juste de se préparer dans le plan précédent. Mais le cinéma c'est aussi de la magie, des trucs, des tours de passe-passe et, entre deux raccords, il y avait aussi tout un monde d'ombres et de pulsions et de désirs inassouvis. Ce monde refoulé se défoulera dans la cuisine et c'est du coup le bordel, la chienlit dira cette année-là un général, l'anarchie lui répondront ces jeunes opposants. Alors, on ne sait quelle mouche la pique, elle se met à farfouiller dans les placards en faisant tout tomber, et puis elle se lance à vouloir passer la serpillière, mais alors n'importe comment, par terre comme sur le carrelage du mur. Parallèlement, elle s'adonne à d'autres tâches obscures, collant du ruban adhésif tout autour de la porte, se débarrassant du chat en le passant par la fenêtre. Il y a là quelque chose d'inquiétant, et l'inquiétude est toujours restée, qui venait déjà de loin, d'avant sa naissance, du judéocide. Jusqu'à ce que, comme le disait Serge Daney de Jean Eustache, le fil cède.
Mais revenons au travail domestique dont la sauvageonne s'acquitte si mal : la poudre de lavage tombe en neige dans l'évier, se répand comme de l'agent orange sur le sol, et puis la bougresse jette de l'eau partout, alors que traînent par terre la plupart des objets contenus dans les placards. Une mauvaise ménagère, vraiment, et qui cherche à tout prix à rester dans l'enfance afin que de cette enfance elle en tire des forces de refus et de destruction, sans discussion. Le travail domestique sera fait, mais très mal et ce sera de plus un grand amusement de tout rater. Et puis les choses se précipitent, elle devient plus nerveuse et frénétique, se passe de la crème sur le visage en s'en mettant partout comme une petite folle. Quand elle ne cire pas ses chaussures en se noircissant les gambettes, salissant puisqu'elle ne lave ou nettoie, elle chante à tue-tête cette ritournelle qui vient d'ailleurs (il faut dire que son prénom y prédisposait), comme si elle en était intoxiquée, comme ce sucre qui lui fera six ans plus tard décrocher la tentative de l'écriture. Décidément, rien ne va plus. Et ça la fait rire en plus, adressant un sourire à la caméra, sa partenaire de jeu. On voudrait qu'elle nous en dise plus mais elle ne se plaint pas. On voudrait qu'elle nous donne un indice mais elle ne nous offre que l'inscription de mots indéchiffrables tracés au gras du doigt sur un miroir. Ce miroir, elle y demeure jusqu'à la fin de ce qu'elle appelle un « récit », allumant une mèche, ouvrant la conduite de gaz, s'endormant doucement sur la gazinière. Alors le plan se fige comme celui en conclusion des 400 coups (1959) de François Truffaut. Le plan dure, les sons du feu et du gaz promettant pendant ce temps-là l'apocalypse. Et celle-ci se produira, dans l'écran noir en conclusion du film. Pourtant, une voix revient d'après la catastrophe, la sienne, d'abord sous la forme de la ritournelle, ensuite avec l'énonciation des noms du générique. Elle nous l'avait donc promis : elle aurait voulu mourir qu'elle ne le pourrait plus, le cinéma lui garantissant cette autre vie que sa double condition de femme des années 1960 et fille de déportés juifs d'origine polonaise pouvait difficilement lui donner. Dans cette autre vie, elle allait se donner corps et âme à la beauté souveraine des hommes fatigués d'Éros et des femmes qui s'aiment dans une nudité aussi frontale que bouleversante, radicalement distincte du script pornographique d'une autre séquence vaguement ressemblante appartenant à une Palme d'or récente. Dans cette autre vie, elle allait tirer d'une séquence d'épluchage de patates tout un art sensible à l'obscure complexité des femmes dont le travail domestique leur permet illusoirement de se protéger des assauts du réel, au dehors comme au dedans. Dans cette autre vie, elle n'allait jamais cesser de faire des allers et retours entre la fiction et le documentaire comme entre l'Europe et l'Amérique, vérifiant ainsi sur tous les plans qu'aucune place sur la Terre n'était faite pour elle, partout chez elle et nulle part à la maison, refusant les assignations à résidence parce que nomade volontaire en héritage de la longue histoire diasporique de son peuple. Dans cette autre vie, elle allait aussi aimer des actrices (Delphine Seyrig, Aurore Clément, Sylvie Testud) et leur offrir leurs plus beaux visages au travers desquels rayonnerait le sien. Dans cette autre vie, elle allait voyager et partir en quête, traversée de travellings latéraux, des figures de l'oppression, fidèle à la tradition cachée du paria, attentive aux puissances de respect du visage de l'autre opprimé (d'où qu'il fallait pour elle être frontal) comme à l'obligation éthique de restitution de sa parole reniée (d'où qu'il lui fallait aussi désirer la durée). Dans cette autre vie, elle allait dépasser les bornes entre les genres (elle, l'artiste sérieuse, la cinéaste expérimentale, se laissera tenter par la comédie et même la comédie musicale) et les frontières entre les arts, cinéma, art contemporain, littérature, en même temps qu'elle se savait fidèle à l'art d'entre lesquels sa vie valait d'être vécue puisqu'une autre lui était promise. Dans cette autre vie, elle allait encore se frotter aux œuvres de quelques femmes décisives (la danseuse et chorégraphe Pina Bausch, la violoncelliste Sonia Wieder-Atherton) comme elle allait se confronter à la littérature des plus grands (Marcel Proust, Joseph Conrad), juste pour permettre au cinéma d'être encore plus grand en repartant depuis le cinéma fondateur de Friedrich W. Murnau, plongeant dans les abîmes du désir tels que leurs orages se précipitent sur le visage inoubliable de Stanislas Mehrar. Dans cette autre vie, elle n'allait jamais cesser de penser à la grande figure de toutes ses vies, sa maman, sa « mamika » à qui elle consacrerait un livre (Ma mère rit) puis un film (No Home Movie). Dans cette autre vie, elle a pris la décision d'y rester en la compagnie de sa maman décédée quelques temps auparavant, fidèle à elle comme l'aurait été Yasujiro Ozu, le cinéaste japonais mourant quelques mois après le décès de la sienne. La décision, terrible car indiscutable, nous blesse en nous livrant aux fièvres interminables du deuil. Comme elle laisse l'auteur de ces lignes avec la trace brûlante d'une interruption - le souvenir indélébile d'une promesse, celle d'une rencontre à venir faite un jour au cinéma le 104 de Pantin, les yeux dans les yeux. Et que résumait alors son salut à mon adresse et que je lui renvoie à nouveau, mais désormais de l'autre côté du miroir qui nous sépare : shalom.

Le 7 octobre 2015


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