Deux détails sur la désobéissance

De l'importance d'un cinéaste comme Avi Mograbi

« La masse des hommes sert ainsi l'État, non point en humains, mais en machines avec leur corps. C'est eux l'armée permanente, et la milice, les geôliers, les gendarmes, la force publique, etc. La plupart du temps sans exercer du tout leur libre jugement ou leur sens moral ; au contraire, ils se ravalent au niveau du bois, de la terre et des pierres et on doit pouvoir fabriquer de ces automates qui rendront le même service. Ceux-là ne commandent pas plus le respect qu'un bonhomme de paille ou une motte de terre. Ils ont la même valeur marchande que des chevaux et des chiens. Et pourtant on les tient généralement pour de bons citoyens. D'autres, comme la plupart des législateurs, des politiciens, des juristes, des ministres et des fonctionnaires, servent surtout l'État avec leur intellect et, comme ils font rarement de distinctions morales, il arrive que sans le vouloir, ils servent le Démon aussi bien que Dieu. Une élite, les héros, les patriotes, les martyrs, les réformateurs au sens noble du terme, et des hommes, mettent aussi leur conscience au service de l'État et en viennent forcément, pour la plupart à lui résister. Ils sont couramment traités par lui en ennemis. Un sage ne servira qu'en sa qualité d'homme et ne se laissera pas réduire à être ''la glaise'' qui ''bouche le trou par où soufflait le vent'' ; il laisse ce rôle à ses cendres pour le moins. » Ces paroles éternelles, nous les devons à Henry David Thoreau, incarnation du concept dont il proposait alors l'invention (la fameuse désobéissance civile qu'il aurait mieux fallu traduire d'ailleurs par désobéissance civique, titre posthume de Resistance to Civil Government puisé par l'éditeur dans la correspondance de l'écrivain) puisqu'il avait été condamné et incarcéré en juillet 1846 pour avoir refusé de s'acquitter d'un impôt qui servait alors à l'État à faire la guerre contre le Mexique, repousser et affaiblir la population indigène et soutenir le système esclavagiste dans le sud (pour l'anecdote, l'auteur ne passa qu'une seule nuit en prison du fait que des amis bien intentionnés aient pris en charge le paiement de sa caution, ce qui le chagrina). Un siècle et demi plus tard, Détails nomment une série ouverte comptant une douzaine de vidéos tournés caméra à la main par le cinéaste israélien Avi Mograbi durant les années 2000, en parallèle à son activité de documentariste - probablement le plus important d'Israël. Ce dernier explique très bien le sens du titre générique accordé à ces Détails, à mi-chemin de l'art pictural et de la guerre : « Je pensais aux livres d'art qui proposent des reproductions de détails de tableaux. Dans mon cas, le tableau étant, bien entendu, l'occupation. ''Détail'' est également un terme qui appartient au jargon militaire de l'armée américaine. C'est un détachement opérationnel, un petit groupe réuni pour une opération » (in Mon occupation préférée. Entretiens avec Eugenio Renzi, éd. Les Prairies ordinaires-coll. « cinéma », 2015, p. 156). Trouvant à s'intégrer dans le montage final de certains de ses longs-métrages (on pense en particulier ici à Un seul de mes deux yeux en 2004 dont la réalisation aura initié cette série), ces vidéos ont aussi fait l'objet de scénographies conçues pour des installations d'art contemporain (dans la galerie Art & Essai à l'université de Rennes-2 entre le 19 novembre et le 18 décembre 2009, ainsi qu'à la Maison des métallos du 17 mars au 5 avril 2015 en complément à la rétrospective organisée par le musée du Jeu de Paume du 14 au 31 mars 2015) et même des performances. Disposées sur plusieurs écrans et distribuées selon des montages toujours différents, les images d'une guerre coloniale travestie par le consensus sous la dénomination euphémique de « conflit israélo-palestinien » circulent ainsi d'un écran à l'autre en suscitant à chaque fois de nouvelles articulations et ramifications de sens à l'endroit même où l'intensité des oppositions en conséquence de l'impunité forcenée d'une rationalité nationale-étatique frise l'insensé. Tandis que, pour leur part, les flux sonores propres à chaque source vidéo s'entremêlent les uns aux autres afin de restituer à la sensibilité du spectateur l'atmosphère tendue et anxiogène caractérisant la politique intérieure comme extérieure menée par l'État israélien.


« La masse des hommes [qui] sert ainsi l'État (...) se ravalent au niveau du bois, de la terre et des pierres et on doit pouvoir fabriquer de ces automates qui rendront le même service. Ceux-là ne commandent pas plus le respect qu'un bonhomme de paille ou une motte de terre. Ils ont la même valeur marchande que des chevaux et des chiens. Et pourtant on les tient généralement pour de bons citoyens » écrivait donc Henry David Thoreau en 1849. On le sait, ces paroles ont inspiré des personnalités politiques aussi diverses sur le plan international que Mohandas Gandhi, Martin Luther King et le syndicaliste chicano César Chavez, incarnations historiques particulières d'une désobéissance civile ou civique dont l'idée (soit une morale individuelle ou collective supérieure à la raison d'État, la légitimité d'un combat en exception à la légalité qui l'interdit dès lors que le droit n'est pas respecté ou dont le respect consiste précisément à barrer toute justice authentique, encore à-venir). La désobéissance civile ou civique, la série des Détails filmés par Avi Mograbi semblerait exemplairement en témoigner. Et pas seulement parce qu'ils enregistrent l'écho cinématographique d'engagements passés (Avi Mograbi, co-fondateur en son temps de l'association Yesh Gvul, a été incarcéré pour avoir refusé de servir dans les rangs de l'armée israélienne lors de la guerre contre le Liban en 1982) et présents (il est membre du comité de parrainage du Tribunal Russell sur la Palestine et père d'un fils ayant lui aussi fait de la prison pour avoir été refuznik, refusant de servir comme réserviste dans les territoires de la Palestine occupée). Il faut voir en particulier ici les Détails numérotés 2 et 3 : dans la première des deux vidéos, des soldats servant en Cisjordanie veulent empêcher Avi Mograbi de filmer leur présence mais échouent dans leur tentative ; dans la seconde (à partir de 3 minutes 53 secondes), les mêmes soldats ou d'autres (mais ils sont formellement interchangeables, tous faits de la même glaise avec laquelle « on doit pouvoir fabriquer de ces automates qui rendront le même service ») s'ingénient à ne pas ouvrir une barrière permettant à des enfants palestiniens de pouvoir se rendre à leur école. Dans les deux cas, l'image se comprend de trois manières différentes : elle représente l'objet d'une intervention pratique visant autant à attester du lot d'injustices perpétrées quotidiennement par une armée d'occupation coloniale qu'à protéger celui qui en porte témoignage ; elle prolonge techniquement la subjectivité affectée d'un filmeur engagé physiquement et émotionnellement dans une situation qu'il conteste ; elle devient encore un enjeu de luttes entre Israéliens divisés entre les soldats personnifiant la raison d'État coloniale et des citoyens qui se confrontent à eux en s'appuyant sur un registre argumentaire intrinsèque au droit israélien (tantôt parce qu'ils disposent d'un droit de filmer empêché, tantôt parce que la barrière s'inscrivant dans le dispositif de morcellement du territoire palestinien doit malgré tout être à intervalles réguliers ouverte à ses emprunteurs). C'est une saine colère qui saisit alors Avi Mograbi, elle détermine chez lui une parole à flux tendus jusqu'à l'excès, comme elle transpire et innerve des plans dont la précarité est particulièrement sensible (dans le premier des deux Détails, les mains des soldats s'agglutinent sur le champ pour obstruer la vision du documentariste). En même temps que leur réalisation n'aura été rendue possible que parce que l'auteur des images est entouré d'un cercle de témoins incarnés par d'autres représentants (des journalistes, des photographes) de la société civile. Pris très exactement dans la même situation idéal-typique décrite par Henry David Thoreau (« Une élite, les héros, les patriotes, les martyrs, les réformateurs au sens noble du terme, et des hommes, mettent aussi leur conscience au service de l'État et en viennent forcément, pour la plupart à lui résister. Ils sont couramment traités par lui en ennemis »), Avi Mograbi ne soutient une idée de la désobéissance civile (incorporée à lui, elle l'autorise à être le sujet d'un agir politique opposé à la domination coloniale) que pour autant que celle-ci détermine la production d'une forme imaginale dont la complexité, esthétique autant que politique, contrebalance l'effet d'immédiateté de plans tournés comme au bon temps du cinéma direct.


Et il faut d'emblée reconnaître l'ambivalence des images produites par le cinéaste. Non pas parce que leur auteur serait politiquement ambigu (doté de cette ambiguïté que même son ami palestinien Ali Al-Azhari avec qui il a tourné Dans un jardin je suis entré en 2012 aura cru détecter chez l'homme qui réalisa Comment j'ai appris à surmonter ma peur et à aimer Ariel Sharon en 1997), mais parce qu'elles font du Palestinien moins le sujet parlant que l'objet parlé d'un conflit entre Israéliens qui se prolonge dans la diversité d'appréciation d'un juridisme à l'intérieur duquel se placent les protagonistes (Avi Mograbi s'appuie dans son invective moins sur le droit international que sur le droit israélien). Mais cette ambivalence (le Palestinien est une figure lointaine et abstraite d'un conflit interne à la société israélienne) est productive et c'est la colère du réalisateur à l'encontre de soldats armés jusqu'aux dents qui permet notamment d'en dépasser les limites apparentes. Dans les situations documentées par Détails 1 et 2, l'image apparaît à la fois comme un bouclier, un doigt pointé et une arme, protégeant autant l'auteur d'une production imaginale ayant valeur de témoignage et d'interpellation que celle-ci vise et déstabilise ceux qui en sont la cible. L'image s'expose comme force (les soldats ne peuvent empêcher le filmeur de filmer et l'auteur de les interpeler avec véhémence), mais aussi comme faiblesse (les enfants palestiniens demeurent bloqués derrière la barrière et les Israéliens incapables de s'entendre et pour le dire schématiquement de parler la même langue, la logique du différend l'emportant sur celle de la mésentente pour reprendre une distinction moins terminologique que philosophique proposée par Jacques Rancière). Le pouvoir du cinéma (témoigner de l'injustice) représente aussi un grand impouvoir (l'injustice même documentée, loin d'être contrariée parce que filmée, se perpétue). Pourtant, Avi Mograbi aura réussi à opérer un imperceptible déplacement dont la subtilité risque d'être étouffée par la colère qui l'aura pourtant rendu possible. Dans ce déplacement, il faut déjà apercevoir le hiatus intrinsèque entre la loi abstraite et son application concrète, la seconde trahissant moins la première qu'elle en révèle le noyau irrationnel : « La loi est illogique. Donc les militaires ne l'appliquent pas (...) Le sens de la loi, c'est que les militaires décident à leur gré » (Mon occupation préférée, opus cité, p. 146). Et la subtilité de ce déplacement concernant la différence entre le droit abstrait et les pratiques particulières qui s'en prévalent, compte double. D'une part, le droit israélien en exception avec la juridiction internationale est, comme le dit Slavoj Zizek s'appuyant ici sur Claude Lévi-Strauss, « une fiction symbolique qui, en tant que telle, induit sa propre efficacité » (in Violence. Six réflexions transversales, éd. Au Diable Vauvert, 2012 [2008 pour l'édition originale], p. 205). D'autre part, cette fiction symbolique aux effets indubitablement performatifs représente, en ce qu'elle motive l'intervention filmique d'Avi Mograbi, « l'émergence de l'universalité à partir du monde vécu spécifique » (Slavoj Zizek, opus cité, p. 206). La seule demande du respect d'un droit lui-même problématique engage ainsi un excès qui détermine l'intensité d'une affection, celui du désir infini de justice qui se manifeste dans le raccourcissement émotionnel des distances, l'offense lointaine et muette des Palestiniens (que l'on pourra entendre plus distinctement à l'occasion d'autres Détails) se retraduisant au plus près de la fureur d'un réalisateur israélien agonisant d'insultes les soldats, identifiés rien moins qu'à de la bave. S'il est évident qu'Avi Mograbi ne parle pas à la place des Palestiniens, il est tout aussi évident qu'il parle à titre de sujet particulier au nom d'une dimension d'universalité faisant excès ou disjonction avec le seul problème de l'applicabilité des règles d'un droit national en exception avec les principes juridiques internationaux. Si bien que « l'identité du singulier se scinde entre ses aspects particuliers et universels » (Slavoj Zizek, idem). Cette scission, en vérification d'un écart insensé entre légalité abstraite et pratiques militaires concrètes au nom duquel l'armée israélienne commande seule en territoires occupés, est la matière incandescente des images tournées par Avi Mograbi, brisant ainsi le pseudo-consensus national en raison d'une universalité forcément excessive, parce qu'elle inclut les quelques figures qui, au loin, souffrent en silence mais n'en sont pas moins des semblables humains. Cette scission est ce qui documente une puissance politique de dissensus, la société israélienne non-identique avec elle-même parce que cette non-identité, déboîtant l'État entre ses appareils législatif et militaire, a pour nom la Palestine. « Quand vous voyez la scène de Pour un seul de mes deux yeux où je crie contre les soldats, vous pouvez être tenté de vous dire : ce type n'a pas peur d'eux, il n'a pas peur de l'autorité. C'est faux : parfois on agit contre sa propre nature » (Mon occupation préférée, op. cit., p. 67). Ces images valent dès lors moins comme preuves d'une forfanterie à peu de frais qu'elle portent la marque brûlante d'un sujet qui aura fait de la colère l'affect d'une sagesse paradoxale dont nous sommes les témoins en ce qu'elle soutient notre souci collectivement partagé d'une justice universelle pour tous les opprimés. La marque d'un homme au civisme désobéissant parce qu'il obéit à une autre idée de l'État (ce que d'autres auront en ces circonstances appelé un état commun) et dont le « génie colérique » (comme il fut sous d'autres cieux celui de Maurice Pialat ou de Pierre Bourdieu dans l'hommage rendu en 2002 par Michel Onfray qui usait à ce titre de la belle métaphore de Jules Michelet) nous autorise à voir en lui celui qui, avec à nouveau les mots de Henry David Thoreau, « ne se laissera pas réduire à être ''la glaise'' qui ''bouche le trou par où soufflait le vent'' ».

 

 

 

 

Le 5 août 2015 (avant l'explosion)

 

 

Post-scriptum du 20 janvier 2017 : pourquoi faut-il à chaque fois que je regarde le photogramme ci-dessus que je lise non plus « Look at yourselves ! » mais bien plutôt « Look at you, Slaves » ?


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