Vincent V., La Décalogie, chapitre 7 : National

C'est, simplement, un plan-séquence, fixe et ouvrant large, qui dépasse un tout petit peu les cinq minutes. Filmé avec une petite caméra ou un appareil photo numérique, ce plan invoque autant l'esprit des premières « vues » tournées par les opérateurs des frères Louis et Auguste Lumière qu'il s'inscrit dans un régime des arts contemporains où la captation du réel relève d'un geste (auto)réflexif et conceptuel. Sur le versant documentaire, que voit-on ? La Place de la Madeleine occupée par les figures sautillantes d'une jeunesse en fête, des garçons et des filles qui s'embrassent et s'enlacent, qui dansent alors que la nuit tombe sur le hit planétaire disco house Together de Bob Sinclar et se savent en toute connaissance être filmés. Rapidement, les signes emplissent le cadre d'une identification idéologique qui permet de ressaisir l'historicité du moment festif filmé : le soir du 6 mai, Nicolas Sarkozy, le candidat de la droite, remporte contre son adversaire de gauche, Ségolène Royal, les élections présidentielles. Et la jeunesse qui fête alors la victoire de son représentant se rassemble sous l'étiquette militante des « Jeunes Populaires » (ou « Jeunes Pop »), branche jeunesse de l'UMP créée par Alain Juppé en 2003. A la treizième seconde du plan-séquence, un garçon rentre par la gauche du cadre, s'immobilise jusqu'à la fin de la chanson de Bob Sinclar puis de la prise qui continue un peu après elle, s'invitant dans le cadre sans pour autant s'inviter à entrer dans la danse et en sortant au moment de l'intervalle mou entre deux chansons programmées hors-champ par un DJ. Contrairement à tous les autres, il ne bouge pas, n'interagit avec personne, s'exposant à la caméra mais de dos. Ce jeune homme, c'est Vincent V., héros fictionnel intraitable et azimuté créé par son interprète Soufiane Adel et son ami Pierre Alex qui s'occupe de l'image et du son et dont les aventures ont donné lieu à une « décalogie » consistant en dix plans-séquences fixes tournés sur une décennie. A chaque fois, annuellement, y aura été fixée une performance déclinée en ses variantes fortes (il exécute une danse de Saint-Guy sur du Nusrat Fateh Ali Khan, éructe un slam célinien face à un jeu vidéo de type Shoot 'em up, lit du Richard Wright dans un RER) ou faibles (il se rase chez lui, tient une pancarte dans la rue ou lave une vitre au boulot) qui, non seulement, inscrit dans la durée la consistance d'un personnage suffisamment compliqué pour être irréductible et irrécupérable, mais encore fait sensiblement bouger les lignes configurant le fragment de réel dans lequel la performance s'accomplit.


 

Le plan-séquence en question est le septième de la série et il est sobrement intitulé National. C'est l'un des tout meilleurs de la « décalogie », ruinant en passant les velléités de Justine Triet croyant penser politiquement l'époque contemporaine en fondant dans La Bataille de Solférino (2013) une histoire digne de Kramer Vs. Kramer (1979) de Robert Benton dans les foules rassemblées le soir du second tour des élections présidentielles de 2012. A l'opposé de l'évanouissement de la politique résultant de l'accentuation de psychodrames conjugaux et familiaux dans l'atmosphère hystérique entourant l'élection de François Hollande, la politique se manifeste dans National avec une simplicité renversante : là où une jeunesse peu bigarrée et dont on devine à quelques signes extérieurs son origine dorée se livre à la fête consécutive à la victoire du meilleur représentant de la bourgeoisie à laquelle de toute évidence elle appartient, un jeune s'invite à partager avec elle le même espace tout en se refusant à en adopter les manières. De dos, un corps résiste à se fondre dans la foule et il n'est besoin d'aucun discours pour signifier cette résistance à ce que naguère Pierre-André Taguieff nommait le « bougisme ». A l'encontre de l'idéologie du mouvement promue par les partisans de l'indexation intégrale du vivant sur la mobilité du capital, cette immobilité exposée à l'intérieur du cadre pose le paradoxe d'une implication doublée d'un refus : l'espace public n'est pas un espace commun. En plus de prendre acte de la situation, le constat d'un consensus (le figement de la politique dans la sphère étatique) se double de l'éventualité d'un dissensus (dans la rue, parmi les jeunes acquis à la cause du vainqueur, quelqu'un ne se réjouit pas) aisément susceptible d'allégorie (la nuit tombe, le crépuscule menace). Cette immobilité qui émeut, pas loin de rappeler la puissante manière figurative du cinéma de Danièle Huillet et Jean-Marie Straub, est l'indice que le consensus ne passerait donc pas partout, la disjonction étant alors souverainement acquise – un seul point offert dans le cadre par le corps de Vincent V. y aura suffi – entre l'espace public (de la citoyenneté dans les bornes de la République) et l'espace commun (de la communauté politique en lutte pour un lieu commun qui n'appartient pas à l'ordre de l'État). Le mouvement, c'est la réalité de la droite victorieuse. L'immobilité, c'est la fiction d'un corps s'exposant dans le refus de s'abandonner à la fête. Le réel, c'est alors le creusement depuis l'espace public en son caractère consensuel d'une position politique dissensuelle qui, forcément minoritaire, refuse d'identifier public et commun en rabattant le second terme sur le premier. Ce point de réel, c'est donc déjà un peu de politique, la possibilité d'autres rassemblements (comme les occupations, de New York au Caire en passant par Madrid), la promesse d'un « réveil de l'histoire ».

 


Post-scriptum :

 


Morale : y en aurait-il une qui dirait la vérité d'une « jeunesse populaire » qui dévoie la notion de populaire en s'inscrivant pleinement dans une entreprise politique de casse systématique des conquis sociaux ayant historiquement permis aux classes populaires de se protéger de l'insécurité économique à laquelle la voue la classe possédante ? On la trouverait peut-être dans le sort du dernier président des « Jeunes Populaires », Stéphane Tiki, représentant de la ligne dure de la droite hostile aux émigrés-immigrés qui l'ouvrent et (se) manifestent en luttant contre l'inégalité juridique justifiant leur surexploitation ainsi que leur relégation dans les marges de la citoyenneté politique. En février dernier, Stéphane Tiki démissionnait de son poste lorsque l'on apprenait qu'il était lui aussi un sans-papiers (d'origine camerounaise), sa demande de naturalisation ayant été rejetée en 2009 et son titre de séjour étudiant dépassé depuis 2010. Pire que les fondés de pouvoir du capital seraient leurs valets (ainsi que le montrait exemplairement Django Unchained de Quentin Tarantino en 2012). Cette trahison d'un homme à l'égard d'une cause qui était suffisamment universelle pour être aussi la sienne vaudrait pratiquement comme l'impossibilité ultime pour la droite, extrême ou non, de représenter honnêtement les intérêts populaires.

 

Le 02 avril 2015


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