Race, nation, classe d'Etienne Balibar et Immanuel Wallerstein

Une analyse matérialiste du nationalisme et du racisme :

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1/ L’ouvrage d’Étienne Balibar et Immanuel Wallerstein (Race, nation, classe. Les identités ambiguës, éd. La Découverte – coll. Poche, 1997) est la publicisation d’un séminaire qu’ils ont conjointement animé pendant 3 années, entre 1985 et 1987, à la Maison de Sciences de l’Homme de Paris. L’ouvrage consiste en un dialogue entre le philosophe français et l’historien et sociologue étasunien sur la modernité du phénomène raciste et ses implications avec le capitalisme contemporain. Les auteurs soutiennent que le racisme ne se réduit pas à une attitude, mais est le produit historique de la division sociale du travail, de la division du monde en centre et périphérie, et de la structure de l’Etat-Nation établie lors de l’avènement de l’économie capitaliste.

 

2/ Les deux positions sont parfois en opposition, mais elles s’accordent avec l’idée que la seule façon d’analyser la situation actuelle est d’adopter une perspective historique afin de saisir les contradictions actuelles de la structure globalisée du monde. Dans la première partie de l’ouvrage, « Le racisme universel », les auteurs montrent que le racisme, loin de s’épuiser, est un phénomène en expansion dans le monde contemporain. Wallerstein soutient que les causes du racisme remontent à l’accumulation capitaliste, à la division du travail en un centre et une périphérie, et à la distinction entre l’homme qui travaille et la femme qui reste dans le foyer domestique. De son côté, Balibar trace un parallélisme entre le racisme et le nationalisme afin d’affirmer qu’il s’agit d’un phénomène transnational. Inspiré par l’anthropologue Marcel Mauss, il décrit à juste titre le racisme comme un « phénomène social total » qui s’inscrit dans des pratiques et dans des discours ségrégationnistes (dont une des formes institutionnalisées les plus connues demeure le régime de ségrégation établi dans le sud des États-Unis après l’interdiction de l’esclavage en 1865, et aboli seulement en 1954). L’ensemble de ces pratiques, discours et représentations, permet de comprendre la formation d’une communauté raciste.

 

3/ Le nouveau racisme est un racisme de l’époque d’après la décolonisation, caractérisée par des déplacements de populations entre les anciennes colonies et les anciennes métropoles coloniales. Idéologiquement le racisme actuel, centré sur le phénomène de l’immigration, s’inscrit dans le cadre d’un « racisme sans race ». C’est un racisme qui ne repose pas sur des explications biologiques, mais qui est fondé sur l’irréductibilité des différences culturelles, et qui présuppose le danger de l’effacement des frontières et l’incompatibilité des styles de vie. Par ailleurs, selon Wallerstein, le racisme n’est pas limité à l’affront ou à la peur envers les groupes différents définis ainsi par des critères sociaux (appartenance religieuse, pratiques culturelles, langue, etc.) : le mépris et la crainte ne sont que des adjuvants secondaires de ce que représente la pratique du racisme dans l’économie-monde capitaliste.

 

4/ Balibar soutient que les discours de la race et de la nation se sont développés conjointement. Le nationalisme déterminerait la production du racisme qui se veut un « nationalisme intégral » fondé sur l’intégrité de la nation. En cherchant à circonscrire l’essence commune des nationaux, le racisme s’engage donc dans la quête obsessionnelle d’un noyau d’introuvable authenticité qui symétriquement s’oppose à l’« ethnicité fictive » que les racistes imaginent pour les minoritaires racisés. C’est seulement à travers le racisme que l’impérialisme a pu se transformer de simple entreprise de conquête territoriale en entreprise de domination universelle et en fondement d’une civilisation. La thèse alors avancée par Balibar est que la lutte des classes est censée dissoudre les nationalités et les nationalismes, alors que la lutte des races est censée fonder la pérennité des nations et instituer leur hiérarchie.

 

5/ Dans la deuxième partie intitulée « La nation historique », les auteurs abordent de façon différente la thématique de la lutte de classe et la formation nationale. Balibar inscrit les luttes de classes historiques dans la forme nationale, quand, à l’inverse, Wallerstein inscrit la nation dans le champ des luttes de classes. Balibar insiste quant à lui sur la pluralité des formes politiques produites dans le cadre de la formation de l’économie-monde, et sur les marqueurs identitaires (comme la langue, le nom, les phénotypes, etc.) comme éléments symboliques constitutifs des communautés à l’intérieur de la nation. Wallerstein analyse la terminologie employée dans les sciences sociales et historiques pour montrer la signification de ces catégories. La race est censée être une catégorie génétique, correspondant à une forme physique apparente. Le concept est aussi lié à la division axiale du travail dans l’économie-monde, c’est-à-dire à l’opposition entre centre et périphérie. La division axiale du travail au sein de l’économie-monde a provoqué une division spatiale et raciale du travail entre un centre raciste et une périphérie racisée. La catégorie de race est d’abord apparue comme un moyen d’exprimer et de consolider l’opposition entre le centre et la périphérie, quand la catégorie de nation a été, à l’origine, un moyen d’exprimer la rivalité entre les Etats, par opposition à la classification fondée sur les races. La race et le racisme unifient les régions du centre et les régions de la périphérie dans les luttes qui les opposent, alors que la nation et le nationalisme divisent géographiquement les régions du centre et celles de la périphérie dans la rivalité intra-régionale et interrégionale qui les oppose pour atteindre la plus haute position dans l’ordre hiérarchique. La hiérarchie des emplois entraîne l’ethnicisation de la force de travail à l’intérieur des frontières d’un Etat. La naissance, la révision et la disparition continuelle de « groupes ethniques » fabriqués sont un précieux élément mis en avant par les profiteurs du système capitaliste.

 

6/ Dans la troisième partie de l’ouvrage, « Les classes : polarisation et surdétermination », les auteurs proposent une lecture différente du schéma interprétatif de Marx et les modifications qu’il faudra apporter face à la situation actuelle. Les questions raciales et nationales sont pour le coup momentanément laissées de côté. Passons donc à l’ultime section de l’ouvrage intitulée « Déplacement du conflit social ? ». Balibar explique que le racisme est le résultat de l’aliénation politique liée aux luttes des classes dans le contexte du nationalisme. La domination coloniale imposa une nouvelle catégorie, celle de la nationalité coloniale. Partout naquirent lors de la colonisation de nouveaux groupes qualifiés de raciaux puis d’ethniques (le second terme équivalant au premier, mais sur un mode plus consensuel et euphémique). Enfin la race fut une catégorie du monde colonial dont dépendaient l’octroi des droits politiques, l’accès à certaines fonctions et à certaines catégories de revenus.

 

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7/ Sans nier le rôle essentiel joué par l’internationalisme de militants immigrés dans l’histoire du mouvement ouvrier français, Balibar affirme que parler de l’extension du racisme dans la classe ouvrière ne doit pas nous inciter à sous-estimer les antécédents historiques du phénomène et la profondeur culturelle de ses racines. Les historiens de la classe ouvrière ont montré que celle-ci s’est autonomisée en construisant un réseau serré d’idéaux et de formes d’organisation autour d’un groupe social voulu comme hégémonique. En même temps cette autonomie reste toujours ambivalente, puisque le groupe hégémonique est aussi celui qui peut se faire reconnaître comme une composante légitime de la communauté nationale susceptible de conquérir des avantages sociaux et des droits civiques. La conjoncture de crise de l’accumulation du capital combine dans les classes populaires une incertitude quant à la sécurité de son existence, et une incertitude quant à son identité collective. Double incertitude qui peut déboucher sur le recul d’une vision en termes de classe et le privilège accordé au discours raciste.

 

8/ Si Race, nation, classe constitue l’une des toutes meilleures analyses matérialistes du racisme, elle ne cesse pourtant pas d’hésiter entre plusieurs postures contradictoires. Car, tantôt, elle considère le racisme comme l’idéologie dont use le capitalisme afin d’étendre son champ d’action partout dans le monde et ainsi de le diviser en centre et en périphérie (il est alors question d’impérialisme), tantôt elle envisage le racisme dans le cadre de la constitution des États nations modernes dont la rivalité s’exacerbe jusqu’à déboucher dans la guerre (il est alors question de nationalisme). L’analyse matérialiste réduit alors le racisme, soit à la question économique, soit à la question politique, sans jamais envisager les multiples formes (sociales, culturelles, symboliques) du rapport social inégalitaire qu’est la race, que captent évidemment à leur profit les appareils d’État et le Capital, et qui pour autant ne s’y réduisent pas totalement. Parce que le Capital et l’État comme configurations sociales archétypales n’épuisent pas la totalité des rapports sociaux. Et parce que le racisme est un mode inégalitaire de structuration spécifique des rapports sociaux qui peut se retrouver ailleurs que dans les champs d’exercice étatique et économique. La double réalité contradictoire du racisme, autonome et hétéronome, c’est-à-dire la spécificité intrinsèque du racisme, est ratée par Wallerstein et Balibar. C’est pourquoi il faut dire et répéter que l’abolition du capitalisme ne saurait mécaniquement entraîner l’abolition du racisme (et l'on pourrait y ajouter le sexisme ainsi que l'homophobie).

 

16 janvier 2014


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