Hommage à Terry Pratchett

« SIR TERRY, NOUS ALLONS ENFIN POUVOIR MARCHER ENSEMBLE ». C'est avec ces mots que La Mort, personnage masculin (oui, la mort est un mâle – un mal nécessaire) récurrent dans l'œuvre-rhizome de Terry Pratchett, est venu récupérer son créateur pour son dernier voyage. L'auteur a publié de nombreux ouvrages, oscillant entre fantasy et science-fiction comme Le Peuple du tapis (un roman de jeunesse se déroulant dans les replis poussiéreux d'un tapis) paru en 1971, également connu pour ses nombreuses collaborations avec des auteurs importants de science-fiction, tel Neil Gaiman (De bons présages en 1990) ou plus récemment Stephen Baxter (une trilogie basée sur des mondes parallèles, publiée entre 2012 et 2014 : La Longue Terre, La Longue Guerre et La Longue Mars).


Terry Pratchett est surtout célébrépour avoir écrit une « saga-fleuve » qui,intitulée Les Annales du Disque-monde (le premier volume a été publié en 1983), comporte pas moins de 40 livres, sans compter les « hors séries ». Ces histoires se déroulent dans un univers complètement inventé, ex nihilo (dont quelques éléments aurontquand même été puisés dans différentes mythologies du monde entier), et développé au fil des volumes : il s'agit d'un monde plat, supporté par quatre éléphants qui sont eux-mêmes transportés à travers l'espace par une tortue appelée A'Tuin. Et ce monde court peut-être à sa destruction : tout porte à croire que le cheminement de la tortue n'est qu'une quête d'un partenaire de reproduction, et comme c'est une femelle... L'apocalypse serait alors pour bientôt.


Il faut apprécier, de livre en livre, les pérégrinations de personnages hors du commun, tels le « maje » Rincevent (peut-être le pire magicien de l'université de l'invisible), la sorcière Mémé Ciredutemps (grande pratiquante de la « têtologie », sa volonté consiste à utiliser le moins possible toute forme de magie en comptant sur l'effet « placebo » de ses interventions afin de laisser les gens se débrouiller le plus possible) ou l'orang-outan qui fait office de bibliothécaire à l'université de l'invisible (c'est un ancien magicien victime d'un sortilège mais qui ne souhaite pas être délivré de ce mal car il peut littéralement se gratter en public sans avoir à subir la réprobation de ses voisins).


Il faudra également saluer au passage le travail titanesque des illustrateurs Josh Kirby, Marc Simonetti et Paul Kidby, comme du traducteur pour les éditions françaises Patrick Couton (qui a reçu le Grand Prix de l'imaginaire en 1998) pour avoir su, d'une part, mettre en images un univers complexe et, d'autre part, traduire les nombreux jeux de mots et les références (parfois difficilement compréhensibles pour un lectorat non anglophone) qui parsèment les livres.


Cet univers, qui pour l'instant n'a jamais connu vraiment d'adaptations au cinéma (seulement des téléfilms, des pièces de théâtre ou des mini-séries), est souvent rapproché de celui du groupe d'humoristes britanniques, à l'instar des Monty Python. Par ailleurs, deux des membres fondateurs des Monty Pythonsont plus ou moins directement liés à l'œuvre littéraire de Pratchett : Terry Gilliam possède les droits d'un roman (Des bons présages) et Eric Idle a prêtésa voix au personnage de Rincevent pour une adaptation en jeu vidéo de l'univers pratchettien.


La vitalité et la drôlerie de son écriture, qui pourraient autant consonner avec l'humour non-sensique de Lewis Carroll qu'avec la gouaillerie et l'exubérance de François Rabelais, n'auront pour autant jamais empêché l'auteur de glisser dans ses textes de multiples réflexions critiques consacrées à la bêtise de la société contemporaine (Terry Pratchett est un satiriste, ironisant sur l'administration ou Hollywood comme dans les Zinzins d'Olive-Oued). Il faut dire que, parmi ses nombreuses sources d'inspiration, se trouvent des œuvres littéraires comme le théâtre shakespearien (la pièce Macbeth est la matrice au principe de la rédaction des Trois soeurcières publié en 1988), des événements historiques comme la Commune de Paris de 1871 (pour le roman Ronde de nuit, publié en 2002), et encore des interrogations politiques comme l'égalité entre les femmes et les hommes (La Huitième fille, roman publié en 1987 à « l'encontre » du Septième fils publié par l'écrivain Orson Scott Card la même année, du moins si on considère la traduction française des deux titres et les deux histoires : si le deuxième livre suit bien la tradition du septième fils promu à la magie, le premier donne l'occasion à une huitième fille d'en devenir une – une première dans cet univers).


Lauréat de nombreuses récompenses prestigieuses (dont le prix British Science Fiction en 1989 pour son roman Pyramide ou le prix Locus en 2008 pour son roman Monnayé), il a été anobli par la reine en 2008. Malade, il luttait pour combattre la maladie d'Alzheimer en faisant des dons à des programmes de recherche, collaborant à la création de deux documentaires (récompensés par un British Academy Film and Television Arts Award du meilleur documentaire), l'un sur la maladie (Vivre avec Alzheimer en 2009), l'autre sur un programme de « suicide assisté » auprès d'une organisation suisse (Choosing to die en 2012). Peu à peu, en raison de l'avancée destructrice de la maladie, il cessa toute activité littéraire, ainsi que les rencontres avec ses lecteurs. Jusqu'à son décès, survenu le 12 mars dernier, à son domicile (Terry Pratchett avait 66 ans). Son dernier roman, nouvelle aventure se déroulant dans l'univers farfelu et logique du Disque-monde, serait en cours de parution – preuve posthume d'un monde imaginaire qui ne cessera plus, même après la mort de son démiurge, de tourner sur son axe.


8 mai 2015


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