Culture partout, justice nulle part

"La culture est partout" : un énoncé dont l'idéologie s'avance masquée

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Poser, par exemple en raison de l'installation d'une nouvelle équipe municipale soucieuse de marquer politiquement sa différence avec la longue, laborieuse mais pas toujours infructueuse histoire du communisme local qui peut-être est aujourd'hui est train de se clore, que la culture est partout, c'est pouvoir se saisir d'une nouvelle occasion de vérifier pratiquement la puissance analytique caractéristique de la logique triadique hégélienne et, se faisant, de rendre manifeste le noyau idéologique faussement généreux et authentique désastreux contenu dans un tel énoncé.



1) Si déclarer que la culture est partout induit tout à la fois la contestation de la hiérarchisation symbolique en terme de légitimité entre cultures savantes et cultures populaires et la défense des cultures minoritaires contre les cultures majoritaires, il y aurait en effet tout lieu de s'en réjouir. Contre tous les dispositifs de capture et d'appropriation, de distinction et d'exclusion auxquelles participent des rapports de pouvoir qui impliquent toujours des formes de savoir, la déclaration d'une universalité du fait culturel et de la pluralité non hiérarchique qu'elle engage pratiquement oblige à accepter la pleine reconnaissance d'une complexité anthropologique qui se voit simplifiée et réduite par les effets de leurre et de distorsion produits par certaines configurations de pouvoir (d'autant plus quand elles relèvent du registre étatique, national ou local).



2) Mais, énoncer que la culture est partout, c'est dire aussi qu'elle est nulle part, comme le Dieu de Pascal pris au mot par l'athéiste : en tout lieu, c'est-à-dire aussi introuvable, insaisissable pour elle-même. Ou bien qu'elle s'affirme dans des formes particulièrement contestables (l'armée, la police, la religion, le management sont après tout aussi et selon des proportions variables des formes éminemment culturelles ou socioculturelles et beaucoup croient en leur nécessité symbolique et pratique). Du coup, le refus de la hiérarchie oblige à devoir affronter l'éthique d'une prise de position selon laquelle des cultures sont moins politiquement défendables que d'autres dès lors qu'elles impliquent des pratiques répressives. "Tout document de culture est aussi un document de barbarie" disait Walter Benjamin et d'aucuns peuvent effectivement vouloir cultiver des pouvoirs qui travaillent à assujettir et brimer, avilir et blesser leurs victimes en diminuant plus ou moins radicalement leur puissance d'agir. Dire que la culture est partout sous le prétexte égalitaire de critiquer les logiques d'attribution d'un certificat de légitimité, c'est ne pas se prononcer aussi sur des cultures qui pratiquement s'ingénient à en détruire d'autres tout en produisant dans le même élan nihiliste les sujets de la destruction et la destruction des sujets. A cet égard, il existe des inconciliables et, à titre d'exemple, la défense de l'internationalisme et la promotion du nationalisme représentent ensemble une contradiction dans les termes. Il faudra donc choisir, contre l'universalisme abstrait de l'énoncé selon lequel la culture serait partout, des types concrets de culture qui valorisent, face aux promoteurs autoritaires de l'homogénéisation exclusive et de la massification lucrative, la production libertaire des biens communs et l'entretien des singularités subjectives dès lors augmentées grâce à l'existence de ces derniers dans leur puissance d'agir (il faut toujours choisir et, pour notre part, le choix est toujours déjà fait).



3) Si donc dire que la culture est partout est juste dans une perspective strictement anthropologique et moins critique que compréhensive, elle est comme on vient de le démontrer problématique d'un point de vue politique. Surtout, en regard de la morale profondément boutiquière (d'aucuns diraient "populiste" mais l'on sait avec la politiste Annie Collovald ce que le terme de populisme engage en raison de discrédit des énoncés politiques s'attachant à la défense du peuple tant du côté du mépris des classes populaires que de l'identification sans reste entre extrême-gauche et extrême-droite) permettant de valoriser les artisans locaux et les hobbies pratiqués dans l'espace privé avec le même élan où se trouvent liquidées bourses du travail et associations culturelles, l'énoncé "la culture est partout" devra alors se comprendre comme l'effacement d'un autre énoncé (historiquement issu la deuxième vague du féminisme) qu'il vient redoubler en voulant l'effacer : tout, y compris le personnel, est politique. Dire que la culture est partout consistant alors à soutenir implicitement deux choses : d'une part que la politique est nulle part ; d'autre part que la culture censément partout serait structuralement homologue à cette culture policière et délatrice vantée par un organe de presse vichyste dont le titre était justement : "Je suis partout". Tout est politique donc, y compris (sous son versant appauvri et idéologique) la déclaration selon laquelle la culture est partout. D'autant plus quand elle identifie cette omniprésence davantage chez les marchands de tout acabit que chez les salariés qui travaillent librement à en défendre d'autres comme chez ceux qui œuvrent à la conjonction universelle et concrète de l'élitaire et du populaire. Ce serait en conséquence non au politique comme forme du consensus mais à la politique comme forme du dissensus de marquer préférentiellement la différence entre culture et barbarie, l'approche consensuelle accordée au premier terme étant alors particulièrement impuissante à lui permettre de se séparer distinctement du second.

 

Le 15 avril 2015


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