A propos de chez les nôtres

La foire bruyante aux discours inconciliables et l'inaudible du révolutionnaire déjà-là

texte tiré de : http://blog.leforumbm.fr/2010/12/02/a-propos-de-chez-les-notres/


 

1/ Mettre en forme l’engagement, mettre en scène l’engagement à l’occasion de la représentation du spectacle d’Oliver Coulon-Jablonka Chez les nôtres proposé par la Compagnie Moukden-Théâtre en résidence au Forum culturel du Blanc-Mesnil à partir du 25 novembre, et jusqu’au 04 décembre. Peut-être que les conditions objectives sont à nouveau réunies pour parler aujourd’hui, après un mois d’octobre 2010 qui a vu plusieurs millions de manifestants et de grévistes affirmer leur refus du démantèlement du système actuel de retraite par répartition, d’un art engagé, tel que le pratiquent par exemple les auteurs de Chez les nôtres. On connaît les deux tendances philosophiques à partir desquelles s’est constituée après la seconde guerre mondiale une pensée désirant l’articulation dialectique de l’art et de la politique. La désastreuse esthétisation de la politique telle que l’a mise en scène et en forme massivement le nazisme doit contraindre nécessairement en retour à ce que Walter Benjamin appelait déjà une politisation de l’art. Selon Jean-Paul Sartre, cette politisation devait induire la production d’œuvres socialement et historiquement situées qui exprimeraient ainsi l’affirmation de choix existentiels d’artistes capables de se projeter au travers des murs de la mauvaise conscience petite-bourgeoise. De leur côté, et parallèlement (autrement dit sans jamais se rencontrer), T.W. Adorno (que Walter Benjamin avait bien connu dans l’Allemagne des années 1930) et les tenants de l’Ecole de Francfort proposaient la radicalisation intransitive d’une posture moderniste dont l’extrême formalisme devait permettre de neutraliser autant les enrôlements idéologiques que la reproduction du circuit de la communication et de la marchandise élevées au niveau spectaculaire. L’épuisement relatif durant les années 1970 de ces deux tendances d’une politique esthétique, qui tantôt promouvait la représentation dialectique de l’existant aliéné et de sa nécessaire émancipation, tantôt constituait les formes faisant sécession avec le tout-venant de la représentation obérée par la marchandise spectaculaire, est concomitant d’un affaiblissement circonstanciel de la question politique déterminé par l’effondrement historique du bloc soviétique, la progressive domination idéologique de la doxa néolibérale, la réorganisation économique sous domination financière et actionnariale de l’espace productif, ainsi que le démantèlement consécutif des organisations ouvrières, syndicales et politiques, traditionnelles. Ce déclin aura alors ouvert un espace à ce que le philosophe Jacques Rancière a analysé sous le nom de « tournant éthique de l’esthétique et de la politique »1, avec ses deux pôles magnétiques que sont d’un côté les apories antidialectiques de l’irreprésentable sous-tendues par la hantise de la destruction nazie des Juifs d’Europe, et de l’autre la révision à la baisse des ambitions esthétiques afin que l’Etat, confirmé dans son rôle central de grand prescripteur culturel, puisse missionner les artistes dans le sens de l’entretien d’un lien social effiloché à l’heure de la mondialisation financière du capital pendant les années 1980. C’est à partir de l’agencement des ruines (de l’articulation) de la politique et de l’esthétique que les auteurs (Oliver Coulon-Jablonka assisté au montage et à la dramaturgie d’Eve Gollac – la sœur et la fille des sociologues Sibylle G. et Michel G. ?), techniciens (du Forum) et acteurs (Julie Boris, Valentine Carette, Florent Cheippe, Jean-Marc Layer, Malvina Plegat et Guillaume Riant) de Chez les nôtres composent une nouvelle perception de notre paysage contemporain après la bataille (momentanément perdue) de la politisation des choses de l’art et des choses de la vie, indistinctement.


2/ Qu’est-ce que l’engagement ? Prenons le mot sérieusement, c’est-à-dire à sa racine : s’engager, c’est donner des gages, c’est donner du crédit, c’est donc aussi assurer la reconnaissance d’une dette. C’est, pour parler à nouveau comme Walter Benjamin (définitivement notre sentinelle messianique contemporaine), reconnaître les devoirs que notre génération présente a contractés auprès des générations passées, qui se sont aussi battues pour nous, et qui ont espéré que notre génération présente serait après elles plus forte pour reprendre le flambeau de la lutte pour l’émancipation. « Nous avons été attendus sur terre » a écrit quelques temps avant son suicide au bord de la frontière franco-espagnole l’auteur des thèses rassemblées sous le nom de Sur le concept d’histoire (1940)2 : s’engager, c’est donc reconnaître la dette que nous avons contractée (les conquis sociaux arrachés de haute lutte au camp de la domination), et c’est liquider définitivement cette dette en parachevant le programme de l’émancipation. Le programme n’est pas simple. Parce que « l’héritage n’est précédé par aucun testament » (René Char). Ce dont témoigne très bien le spectacle tour à tour chahuteur et furieux, foutraque et poil-à-gratter d’Oliver Coulon-Jablonka. Pendant 100 minutes, la discordance des temps, le heurt des positions sociales hétérogènes, et le choc des régimes discursifs inconciliables se font entendre dans un boucan infernal – « une histoire pleine de bruit et de fureur racontée par un idiot et qui ne veut rien dire » comme il est dit dans Macbeth (1606) de William Shakespeare cité vers la fin de Chez les nôtres… Sauf que c’est le manager qui semblerait alors occuper la position de l’idiot. La simultanéité des époques (fin du 19ème siècle, années 1970, période contemporaine), parce qu’elle est notamment soutenue par six acteurs interprétant brillamment plusieurs rôles appartenant à plusieurs scènes imaginaires qui dynamisent l’espèce scénique réel, autorise ainsi l’affrontement trans-temporel des discours prolongé par le caractère hétérogène du matériau littéraire exposé (des citations de La Mère écrit en 1907 par Maxime Gorki et donc de Macbeth comme on l’a vu, mais aussi des paroles documentaires extraites de réels entretiens avec des étudiants et militants syndicaux, des morceaux entiers de la doxa managériale, des souvenirs biographiques de l’auteur du spectacle, ainsi que des fragments poétiques issus de la prose rédigée par les « tiqquniens » du Comité invisible). On peut ainsi, sans transition ou alors sur le mode intempestif du court-circuit, passer de la cuisine d’une famille de prolétaires russes du début du 20ème siècle à la salle à manger où une famille contemporaine, rassemblée autour d’un repas de crêpes, tente de faire la synthèse des combats d’hier et d’aujourd’hui, de l’union locale où se discutent les modalités d’une action syndicale à la salle de formation accueillant les participants d’un jeu de rôle managérial. Dans ses meilleurs moments, Chez les nôtres ressemble à une grande foire aux discours (certains démonétisés, d’autres côtés à la bourse des valeurs), à un grand zapping bordélique et schizo, telle une machine folle branchée sur les flux impersonnels de discours flottants au-dessus de nos têtes, machine parfois en surchauffe quand, en s’emballant, la pièce s’amuse à proposer le croisement sous cocaïne de Bertolt Brecht et de Michel Vinaver, ou quand elle se galvanise de ses propres allures farcesques dignes du burlesque barbare et régressif d’un Jean-Luc Godard. C’est que, entre les débuts de la prise de conscience de classe dans la Russie de 1905 et le retrait post-politique de certains soixante-huitards (à chaque fois, c’est la figure de la mère interprétée par Malvina Plegat, figure brisée en deux selon qu’elle rejoint son fils dans la lutte prolétarienne précédant la Révolution de 1917 dans le roman de Gorki, ou bien qu’elle se refuse à transmettre à son fils le fruit d’une expérience collective qui s’est épuisée dans la radicalisation militante des années 1970), entre les prolétaires qui apprennent à s’unir contre l’exploitation capitaliste et les syndicalistes bureaucratisés qui ergotent des heures sur des détails techniques sans importance, entre les ouvriers dépossédés de leur outil de production comme du plan stratégique nécessaire à son maintien et les étudiants qui simulent et gauchisent le militantisme traditionnel, le discours managérial prend toujours plus d’ampleur, jusqu’à tout emporter sur son passage. Tout le monde, syndicalistes compris, est alors mobilisé par la bourrasque managériale pour finir intégré dans le jeu de rôle de « l’implication contrainte » (Jean-Pierre Durand)3 ou de la nouvelle « servitude passionnelle » (Frédéric Lordon)4 du salariat contemporain à l’ère du stress, du « néo-stakhanovisme » (Philippe Askénazy)5, du lean time et des flux tendus. Cauchemardesque cannibalisation de l’espace public et politique par la « novlangue néolibérale » (Alain Bihr)6, et particulièrement sa variante managériale dont le caractère fonctionnel et technique hyper-formalisé entraîne une destruction objective du langage et des expériences qui sont pourtant nécessaires à l’entretien des processus d’individuation, de subjectivation, et de symbolisation soutenant le genre humain. Le monde, enserré dans la toile de l’utilitarisme maximal, devient alors inhabitable : immonde.

 


3/ Que nous reste-t-il donc lorsqu’ont cessé de fumer tout ensemble les décombres d’une politique de l’émancipation neutralisée par le « désastre obscur » (Alain Badiou)7 de l’identification idéologique fallacieuse mais dominante de « l’hypothèse communiste » (idem)8 avec le simulacre de l’étatisme stalinien, ainsi que les ruines d’une énième crise d’accumulation du capital inlassablement résorbé par l’extension de la dette publique au nom de l’équation néolibérale articulant socialisation des pertes et privatisation des bénéfices ? La prose, tantôt nébuleuse, tantôt lumineuse, du Comité invisible et de L’Insurrection qui vient ? On ne le croit pas. L’apologie politiquement contestable d’une introuvable communauté primitive, les affinités avec le philosophe Giorgio Agamben (traducteur en Italie des œuvres de Walter Benjamin et de Guy Debord) dont le messianisme radicalement pessimiste constitue l’impossibilité éthique de l’engagement politique9, et une prose ardue qui certes résiste aux détournements de la communication spectaculaire mais à partir d’une position structuralement intrinsèque à la hiérarchie sociale existante selon laquelle les dominés sociaux le sont aussi culturellement : tout ceci empêche de s’abriter derrière la phraséologie romantique des intellectuels invisibles qui se paient ou s’enivrent de mots parce qu’ils n’occupent pas, volontairement ou non, les points de capiton objectifs de la lutte des classes en cours. Peut-être, en continuant d’adopter la distinction heuristique entre « critique sociale » et « critique artiste » conceptualisée par les sociologues Luc Boltanski et Eve Chiapello10,devrions-nous aujourd’hui travailler à élaborer la synthèse entre les deux critiques, entre d’une part la critique sociale traditionnelle portée par les syndicats et axée sur la répartition des richesses produites et les conditions matérielles de la production de ces richesses, et d’autre part la critique artiste qui connut avec Mai 68 son apogée et qui s’attaque à contester le capitalisme sur son versant culturel comme colonisation des formes de vie et aliénation subjective d’individus prolétarisés comme producteurs mais aussi comme consommateurs, plutôt que de tordre le bâton de l’anticapitalisme dans le sens unilatéral d’une critique à mesure qu’il a été tordu dans un autre sens pendant plus d’un siècle. L’engagement est affaire de praticiens qui, en refusant les postures mélancoliques et l’incantation minoritaire au nom des obligations du présent de la lutte et du passé de ceux qui nous ont précédé dans la lutte, se coltine le réel de la multitude populaire avec laquelle construire la société radicalement démocratique et égalitaire. Ce sont ces mêmes praticiens de la lutte qui, pendant plusieurs semaines durant les mois d’octobre et de novembre derniers, ont multiplié tracts et analyses, rassemblements et blocages, assemblées générales et comités interprofessionnels, afin de rendre visible ce qui dans le réel est déjà révolutionnaire. Ce déjà-là révolutionnaire, c'est le salaire socialisé qui, comme le montrent admirablement les travaux de l’économiste Bernard Friot11, fait du retraité non pas l’épargnant inactif qui a droit à la charité collective après avoir été exploité, mais le travailleur libre car détaché de la subordination à la loi de valorisation du capital. Dire oui au salaire socialisé et à son extension sous la forme d’une cotisation économique qui permettrait de se passer des banques et de la finance, et qui alors détacherait le travail de son arraisonnement (sous la forme connue de l’emploi) par la propriété lucrative, c’est s’inscrire dans la pratique joyeuse du révolutionnaire déjà-là que ne voient plus les subjectivement défaits par une tristesse dont nous n’avons aucun besoin aujourd’hui. C’est préférer chanter l’actualité de notre fidélité à l’immortelle et bouleversante figure subjective créée par Maxime Gorki. C’est dire que cette figure matricielle, originelle, est encore notre avenir et, disant cela, que les commencements sont toujours des recommencements. « Si le monde social m’est supportable, c’est que je peux m’en indigner » a dit un jour le sociologue Pierre Bourdieu12. Entretenons cette indignation en nous engageant avec les outils que nous aurons su joyeusement constituer afin d’augmenter collectivement notre puissance d’agir, tout à la fois contre les pisse-froid du camp de l’oppression et contre les pisse-vinaigre du camp de la défection.

 

1 Malaise dans l’esthétique, éd. Galilée-coll. « La philosophie en effet », 2004.

2 Cf. Ecrits français, éd. Gallimard-coll. « Folio essais », 2003.

3 La Chaîne invisible. Travailler aujourd’hui : flux tendus et servitude volontaire, éd. Seuil-coll. « Economie humaine », 2003.

4 Capitalisme, désir et servitude. Marx et Spinoza, éd. La Fabrique, 2010.

5 Les Désordres du travail. Enquête sur le nouveau productivisme, éd. Seuil-coll. « La République des idées », 2004.

6 La Novlangue néolibérale. La rhétorique du fétichisme capitaliste, éd. Page Deux-coll. « Cahiers libres », 2007.

7 D’un désastre obscur. Sur la fin de la vérité d’Etat, éd. de l’Aube-col. « monde en cours / intervention », 1998.

8 L’Hypothèse communistes. Circonstances, 5, éd. Lignes, 2009.

9 Ce que lui reproche à juste titre Georges Didi-Huberman dans : Survivance des lucioles, éd. Minuit-coll. « Paradoxe », 2009.

10 Le Nouvel esprit du capitalisme, éd. Gallimard-coll. NRF, 1999.

11 Exemplairement : L’Enjeu des retraites, éd. La Dispute, 2010.

12 Si le monde social m’est supportable, c’est parce que je peux m’en indigner. Entretien avec Antoine Spire, éd. de l’Aube-coll. « monde en cours / intervention », 2002.

 

02 décembre 2010


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