Mauvais genre : la droite et l'enseignement scolaire du "sexe biologique"

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On a appris dans le journal Libération daté du 30 août que 80 députés UMP ont demandé au ministre de l'éducation, Luc Chatel, le retrait de manuels scolaires jugés scandaleux parce qu'ils expliquent que l'identité sexuelle des individus est autant déterminée par le sexe biologique que par le contexte socio-culturel. Dans la continuité des remous dont ont déjà témoigné au printemps la direction de l'enseignement catholique et cet été l'association Familles de France concernant des manuels de SVT (sciences et vie de la terre) imprégnés de la « théorie du genre sexuel », les députés menés par Richard Maillé, élu des Bouches-du-Rhône, ont donc écrit au ministre une lettre au coeur de laquelle on trouvera ce passage édifiant : « Selon cette théorie, les personnes ne sont plus définies comme hommes et femmes mais comme pratiquants de certaines formes de sexualités : homosexuels, hétérosexuels, bisexuels, transsexuels ». Il s’agirait, selon les rédacteurs du courrier parmi lesquels on reconnaîtra les tristes sires ayant fondé la Droite populaire, Christian Vanneste, Lionnel Luca et Jacques Myard, mais aussi Bernard Debré, Eric Raoult et Hervé Mariton, d’une « théorie philosophique et sociologique qui n’est pas scientifique, qui affirme que l’identité sexuelle est une construction culturelle ». Une circulaire ministérielle datée du 30 septembre 2010 avait pourtant indiqué que les programmes de SVT de première devaient inclure un chapitre intitulé « devenir homme ou femme ». Avec cette précision : « Si l’identité sexuelle et les rôles sexuels dans la société avec leurs stéréotypes appartiennent à la sphère publique, l’orientation sexuelle fait partie, elle, de la sphère privée ». Si la droite ne souffre visiblement pas trop de ses contradictions internes, c'est qu'il existe bien des droites dont le sarkozysme aura signifié l'instable et provisoire synthèse idéologique (en attendant la reconquête des franges extrêmistes et islamophobes par Marine Le Pen). On verra ainsi par cet exemple un ministre UMP faire preuve d'un plus grand libéralisme en termes sexuels (par ailleurs, le même ministre veut mettre en place des cours de morale en primaire : le libéralisme a quand même ses limites...) que bon nombre de députés UMP qui appartiennent au courant idéologique le plus réactionnaire s'agissant notamment des questions sexuelles.

 

Le libéralisme des un-e-s s'appuyant sur la distinction entre sphères publique et privée, ou le naturalisme des autres considérant que la dichotomie homme-femme est un fait de nature irréductible, ratent de notre point de vue l'essentiel. A savoir, d'une part, l'analyse de la construction sociale, historique et culturelle des identités sexuelles et, d'autre part, l'existence d'un ordre sexuel considéré comme le seul légitime (l'hétérosexualité) induisant un régime de domination économique dans l'espace domestique (l'hétéropatriarcat) et l'infériorisation et la stigmatisation de toutes les autres formes de sexualités ou d'identités sexuelles. Ce double déni qui participe à fonder le consensus idéologique des droites (et au-delà) sur ces questions se justifierait à partir de la prétendue non-scientificité de la théorie du genre entendu précisément ici comme sexe social. On peut rétorquer simplement en citant les résultats de cet outil statistique d'origine britannique qu'est le Times Higher Education Guide, sorte de méga-moteur de recherches qui comptabilise annuellement les noms les plus cités dans le champ académique et universitaire mondial de chercheu-r-se-s en sciences humaines, toutes nationalités confondues. En 2007, Michel Foucault était le chercheur le plus cité par ses pair-e-s ; viennent ensuite les noms de Pierre Bourdieu et Jacques Derrida. Autrement dit les chercheurs qui ont parmi d'autres le plus contribué à déconstruire les évidences du sens commun (y compris quand il est colporté par certain-e-s intellectuel-le-s) en montrant précisément que les faits sociaux et les institutions (de la prison à l'école en passant par la sexualité et même la philosophie) sont des constructions sociales et historiques particulièrement hétérogènes et susceptibles de relectures critiques, pour ne pas dire de modifications matérielles pratiques. Quant à la principale (ou la plus connue) théoricienne étasunienne du genre, Judith Butler, elle est classée selon ce moteur de recherches en neuvième position, avant Sigmund Freud, Gilles Deleuze, Noam Chomsky ou Karl Marx ! Et ses travaux qui ont été profondément influencés par ceux de Michel Foucault se déploient au sein de ces « gender studies » consacrées depuis quelques années maintenant par l'université ou l'académie. Certes, il ne faut pas céder au fétichisme du nombre comme le dirait Alain Badiou, mais la récurrence des noms dans le champ international de la recherche en sciences humaines témoigne de l'influence des travaux tout en consacrant la légitimité scientifique de leurs auteur-e-s. Du coup, profitons dialectiquement de l'occasion offerte par les flatulences de la réaction umpiste pour ouvrir les fenêtres en rappelant ces quelques fondamentaux s'agissant du genre (voir aussi : Le Monde, en retard d'une guerre sur la question des rapports de genre) :

1/ Définition :

Le genre, c'est ce que la chercheuse au CNRS et militante anti-patriarcale Christine Delphy nomme le « sexe social ». On se souvient du mot célèbre de Simone de Beauvoir ouvrant Le Deuxième sexe écrit il y a plus de 60 ans maintenant : « On ne naît pas femme, on le devient ». Le sociologue Pierre Bourdieu note, dans La Domination masculine, que cette phrase est également valable pour les personnes masculines : « On ne naît pas homme, on le devient ».

 

On dira alors que le genre est cette conceptualisation ou catégorisation au nom de laquelle les déterminations masculines et féminines ne sont pas le produit naturel de dispositions biologiques ou génétiques, mais le résultat historique d'une socialisation différenciée. Il s'agit donc de mettre en avant les processus économiques et sociaux, symboliques et politiques d'acculturation normative des êtres humains qui les séparent et les divisent en deux groupes posés comme fondamentalement différents, le groupe des hommes et le groupe des femmes dont la coordination ou la pseudo-complémentarité s'effectue dans le cadre de l’hétérosexualité.

 

Le genre implique donc une perception du monde sensible dans une perspective matérialiste et constructiviste. Le genre, irréductible au sexe biologique, est une construction sociale (dans un espace donné) et historique (dans un temps déterminé). Le genre est même une esthétique qui préexiste aux individus et les conforme à tenir des rôles, adopter des attitudes et se forger des postures et des identités définies en fonction de différences spécifiques tout aussi construites.

2/ Les trois principes structurant une approche « genrée » :

Le genre est une conception induisant, au nom du constructivisme qui la sous-tend, un anti-naturalisme radical. Etre un homme ou une femme dans un modèle culturel de société donné ne relève pas d'une nature préexistante ou d'une essence immuable, mais d'un devenir, d'une éducation, de l'incorporation de règles et de représentations, de manières de faire et de manières de dire, de façons de penser et de façons de sentir, qui signalent à toutes et tous l'appartenance à tel ou tel genre - le sexe supposé immuable. Si des différences biologiques indéniablement existent, elles ne sont valables que pour des mammifères (et les êtres humains en sont) catégorisables en classes de mâles et de femelles. Ce ne peuvent être ces différences qui doivent justifier une différenciation des comportements et des modes d'être dont l'origine ne peut être alors que sociale, induisant une inégalité collective des situations individuelles.

 

Le genre appelle en conséquence une approche critique des différentes formes sociales (notamment les représentations collectives) qui participent à la conformation générale des individus en terme de genre. En ce sens, cette approche s'inscrit parfaitement dans le registre scientifique des sciences sociales au nom desquelles le fait social, loin d'être le produit mécanique de l'addition d'actes individuels, dispose d'une autonomie qui surdétermine largement, mais pas totalement, objectivement et subjectivement, activement et passivement, l'agir individuel.

 

Le genre induit enfin une pensée relationnelle : en effet, un genre n'existe qu'en rapport ou en composition avec un autre genre. Or, une situation différentielle peut également entraîner des logiques de hiérarchisation et de domination. Une pensée en terme de genre appelle en conséquence à approfondir l'aspect relationnel en pensée dialectique qui appellerait la critique des rapports de domination qui s'exercent entre les genres, et des représentations qui les légitiment symboliquement. Une dialectique des genres, c'est déjà penser à leur dépassement. D'où l'apparition, au mitan des années 1990, du concept de « transgenre », issu des communautés anglo-saxonnes LGBT (lesbienne, gay, bisexuel, et transsexuel) à partir duquel la non-conformité aux normes dominantes et aux injonctions de genre traditionnelles, indépendamment du sexe biologique, devient un acte revendicatif fort, et forcément politique car il remet en cause le partage du sensible tel qu'il est dominé par la policière et consensuelle « différence des sexes ».

3/ La généalogie d'un concept :

Le concept de genre provient des Etats-Unis. En 1972, Ann Oakley, auteure de l'ouvrage Sex, Gender and Society influencé par les travaux du psychanalyste Robert Stoller, initie un mouvement d'introduction dans les universités étasuniennes d'une contestation sociale portée par le mouvement féministe d'alors, et qui allait ensuite lui profiter sous la forme de productions théoriques et de recherches empiriques ayant pour fonction de les valider scientifiquement. Mais les militantes féministes ne seront pas les seules à bénéficier d'une telle dynamique. A partir des révoltes de Stonewall en 1969 qui virent des homosexuels être réprimés par la police newyorkaise, les militant-e-s issu-e-s des minorités sexuelles, gay, lesbienne, puis trans vont s'infiltrer à leur tour dans cette brèche. Les « Gender Studies » sont nées. Gayle Rubin, Donna Haraway, Judith Butler, Teresa de Lauretis, Joan W. Scott en représentent les figures les plus marquantes.

 

L'université française mettra plus de vingt ans avant d'élargir son champ de recherche aux études de genre. Christine Delphy, Colette Guillaumin (qui parlait de « rapports de sexage »), Nicole-Claude Mathieu en sont ou ont été les principales représentantes (avec Eric Fassin également ; citons aussi pour l'Italie Paola Tabet), ayant assuré (surtout Delphy) l'introduction du concept de genre en France. Notons ici la trajectoire exemplaire de Monique Wittig, romancière acclamée par Marguerite Duras pour L'Opoponax en 1964, créatrice avec entre autres Christine Delphy du Mouvement pour la Libération des Femmes en 1970, activiste chez les Gouines Rouges en 1971. Au départ, Monique Wittig est adepte, comme Delphy, d'un féminisme matérialiste au nom duquel le groupe social des femmes est appréhendé dans les termes d'une lutte de « classes de sexe » au sein d’un certain type d’exploitation économique (le patriarcat valorisant le travail domestique) dont profite invisiblement et gratuitement le groupe des hommes. Mais son féminisme matérialiste mais aussi critique du réductionnisme marxiste (qui ne s'intéresse qu'à la lutte anticapitaliste, et pas à la lutte anti-patriarcale) va s'orienter vers un féminisme lesbien et radical au nom duquel c'est aussi l'hétérosexualité imposée comme ensemble systémique de normes qu'il faut combattre. L'« hétéronormativité », la « pensée straight » et la « matrice hétérosexuelle » sont ces dispositifs symboliquement et psychiquement contraignants, et dont la sous-estimation par la recherche française la conduira à partir aux Etats-Unis en 1976 (elle est décédée en 2003). La sociologue Marie-Hélène Bourcier est aujourd'hui une digne héritière de Monique Wittig.

 

Si la France a mis bien du temps à mettre en œuvre ses propres « Gender Studies » (et encore, pas avec la même densité académique qu'aux Etats-Unis), elle a en revanche influencé très largement celle-ci sur le plan intellectuel. C'est le cas de Monique Wittig, mais aussi des penseurs tels Michel Foucault, Jacques Derrida, Jacques Lacan, et Gilles Deleuze qui ont fourni un ensemble d'outils théoriques (le souci de soi et ses techniques chez Foucault, la déconstruction et la dissémination chez Derrida, l'inconscient structuré comme un langage selon Lacan, les agencements machiniques deleuziens) largement repris par les chercheur-se-s de l'époque. C'était le temps de la « French Theory » (François Cusset), de la philosophie poststructuraliste, postmarxiste, postmoderne qui a influencé les « Gender Studies » étasuniennes, et à laquelle ont également participé des intellectuelles telles Luce Irigaray, Hélène Cixous, Julia Kristeva. Sauf que ces trois dernières figures ont insisté sur une approche différentialiste pour laquelle existerait entre les hommes et les femmes une différence ontologique que manifesterait symptomatiquement l'écriture. Ce différentialisme rejoint par certains aspects les principes défendus par Antoinette Fouque, fondatrice (et désormais propriétaire du sigle) du MLF, et qui pense que l'égalité civile et sociale entre les femmes et les hommes ne doit pas écraser les différences morales ou psychologiques entre les sexes qu'exemplifieraient particulièrement les questions de paternité et de maternité. En face, c'est l'universalisme abstrait défendu (et soutenu médiatiquement) par Elisabeth Badinter pour qui la notion de genre est théoriquement improductive puisque, selon elle, les hommes et le femmes, égaux juridiquement et semblables anthropologiquement, doivent enfin s'accorder après les virulentes oppositions promues par le féminisme des années 1970.

4/ Les problématiques du genre : leur hétérogénéité et leur actualité

On le voit, la problématique du genre est particulièrement hétérogène, cette hétérogénéité témoignant d'une complexité qui refusent les approches binaires, naturalistes ou différentialistes. Des formes grammaticales (le masculin qui l'emporte en règle sur le féminin dans la langue française depuis le 17ème siècle seulement) aux représentations collectives dominantes (telles qu'elles triomphent dans ces techniques de masse que sont le cinéma ou la publicité). Des positions sociales inégalitaires entre les individus selon leur appartenance de genre ou leur sexualité aux discriminations dont sont victimes les minorités sexuelles. De l'homoparentalité à la parité en politique en passant par le PACS. Du « masculinisme » comme critique d'une identité masculine qui s'envisage dominatrice à l’« hominisme » comme défense active (on le voit avec Eric Zemmour, un cas quasi-clinique de ce point de vue-là) du « masculinisme » critiqué. Des techniques médicales qui tantôt soutiennent  la plasticité humaine en terme (de changement) sexuel, tantôt parachèvent la réification des identités de genre, au « backlash » des années 1980 qui, selon la chercheuse Susan Faludi, a voulu remettre en cause les acquis sociaux et symboliques du féminisme. De la pensée « straight » critiquée comme Monique Wittig à l'introduction par Judith Butler de la pensée « queer » qui s'attache à subvertir les positions genrées. Des transsexuel-le-s aux transgenres en passant par les intersexes (quand les premiers sont en situation de changer médicalement de sexe, et les troisièmes sont difficilement classifiables en mâles ou femelles, les seconds refusent les identités sexuelles ou de genre figées pour toujours). Etc. Toutes choses dont peut d'ailleurs subtilement témoigner le cinéma (Des nouvelles du front cinématographique (6) : sexisme et cinéma, trois études de cas ; Des nouvelles du front cinématographique (8) : l'homosexualité dans le cul de l'hétéro-patriarcat ; Des nouvelles du front cinématographique (23) : White Material de Claire Denis ; Des nouvelles du front cinématographique (37) : Vénus noire d'Abdellatif Kechiche ; Des nouvelles du front cinématographique (38) : Répulsion (1964) et Rosemary’s Baby (1968) de Roman Polanski).

 

Tout cela exprime la multitude entrecroisée des causes et des effets, des jeux et des enjeux que le terme générique de genre peut englober. Et visiblement, la lutte pour l'émancipation libertaire des individus hors des injonctions normatives et réactionnaires du « sexe biologique »  n'est pas terminée, comme on le voit avec la pas si ridicule affaire des manuels de SVT. Opprimé-e-s de tous les pays, encore un effort pour nous unir et continuer par-delà les différences sexuelles l'universel combat pour l'abolition libertaire des rapports de domination tant sexiste que (hétéro)sexuelle.


31 août 2011


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