La nécessité du communisme libertaire par la preuve : deux publications des éditions Lignes

 

Les éditions Lignes représentent aujourd’hui, aux côtés entre autres de Syllepse, La Fabrique, La Dispute, Agone, Le Croquant, Page Deux ou Amsterdam, l’un des fleurons de l’édition engagée. Sans lui connaître la moindre inféodation à un quelconque parti politique, Lignes, maison classieuse inspirée par Malevitch (une maquette présentant souvent deux carrés noirs sur fond blanc) et liée aux éditions Léo Scheer jusqu’en 2007, propose donc un éventail de textes, de revues et d’ouvrages participant à renouveler la pensée de gauche radicale. Qu’il s’agisse de la réédition de textes devenus relativement rares et rédigés par certains intellectuels parmi les plus importants du siècle précédent (on pense au travail accompli par le fondateur des éditions Lignes Michel Surya autour des œuvres de Georges Bataille et Michel Foucault), de revues à la fois pointues en termes de contenus et situées dans ce qui caractérise notre contemporanéité (de la revue de cinéma Vertigo à la revue-phare de la maison qui en porte le nom, Lignes, dont le n°36 portait sur les révolutions arabes et dont le n°37 promis pour le 16 février prochain sera intitulé « Non pas : voter pour qui, mais : pourquoi voter ? »), ou bien qu’il s’agisse encore d’ouvrages parmi les plus stimulants du moment (par exemple les essais d’Ivan Segré ou encore les trois derniers volumes des « Circonstances » d’Alain Badiou : cf. Ivan Segré, un intellectuel de combat ; De quoi Sarkozy est-il le nom ?), les éditions Lignes aident à mieux percevoir les lignes de fracture politiques de notre époque à partir desquelles réinventer d’autres possibles. Qu’on en juge avec la publication commune le 14 octobre dernier  de deux petits livres passionnants : Sur le sens et l’usage du mot « gauche » de Dionys Mascolo (64 pages) et Vers un romantisme révolutionnaire de Henri Lefebvre (80 pages).  

1/ La gauche déchirée de Dionys Mascolo 

 

Dionys Mascolo (1916-1997), ami de Robert Antelme qu’il sortit des camps de concentration en compagnie de François Miterrand, et longtemps l’époux de Marguerite Duras avec qui il militait dans le même réseau de résistance, aura peu écrit. Pourtant, son influence fut secrètement déterminante, notamment pour cette génération de philosophes comptant Michel Foucault, Gilles Deleuze et plus tard Jean-Luc Nancy. Démissionnaire du PCF en 1949 et opposant au colonialisme puis au gaullisme, il fonda avec son ami Maurice Blanchot la revue Le 14-juillet en 1958, puis la « Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie » connue sous le nom de « Manifeste des 121 » qui fit à l’époque tant de bruit. Puis fut un acteur par mi tant d’autres de Mai 68 resté jusqu’au bout fidèle à un « communisme de pensée » éloigné de tout sectarisme ou dogmatisme d’obédience stalinienne. Le texte Sur le sens et l’usage du mot « gauche » daté de 1955 a été donc écrit au cœur de la froide nuit que le stalinisme, particulièrement en France, jetait sur l’idée communiste. Au-delà des explications historiques (la Révolution de 1789) de l’origine de ce mot, Dionys Mascolo insiste sur cette première définition (qui est une distinction) radicale : alors que la droite offre le mot de l’acceptation servile de l’existant, la gauche donne le nom désignant la multitude des personnes refusant l’ordre de la domination réellement existant. La droite, c’est l’acceptation, le oui à la domination, quand la gauche, c’est le nom à celle-ci. La distinction est nette, et ne devrait normalement pas nourrir davantage la discussion. Pourtant…  

 

En effet, Dionys Mascolo ne s’arrête pas en si bon chemin – celui de la conscience déchirée d’une gauche ne pouvant supporter que se perpétue la réalité existante assujettie à la domination capitaliste. Il va jusqu’à pousser ce déchirement en affirmant que le mot de « gauche » est lui-même déchiré, divisé. Voilà un véritable geste de dialecticien qui pousse la contradiction jusque dans le terme censé la représenter sur le seul plan du champ politique. C’est que ce terme de « gauche » n’est symboliquement opératoire qu’à l’intérieur de la sphère parlementaire, étatique et in fine bourgeoise : « La distinction gauche droite […] sert à distinguer entre eux des bourgeois » explique Dionys Mascolo, qui lui préfère au bout du compte le terme de révolution. Alors que le mot de « gauche » indique une position, certes plus humaniste, dans un espace entièrement circonscrit par le juridisme et le légalisme de la classe économiquement et politiquement dominante, celui de « révolution » donne le nom instruisant la radicale séparation entre les personnes voulant seulement aménager et réformer l’existant et celles qui désirent un changement de base et de fondement de la société pour une émancipation sans condition, égale et générique. Parce que la révolution, ainsi soustraite dans la discussion menée par l’auteur du parti (le PCF) ou du pays (l’URSS) qui étaient censés alors l’incarner, demande la prise en compte radicalement matérialiste de l’humain comme être de besoin, elle exige en conséquence de dépasser le clivage gauche-droite, comme de transcender la conscience déchirée du peuple de gauche, ceci afin de poser la nécessité affirmative d’un horizon accomplissant le refus total de l’existant. En complément, « Contre les idéologies de la mauvaise conscience » paru dans La Quinzaine littéraire n°107 en décembre 1970 prolonge cet élan en s’appuyant sur l’expérience encore brûlante de Mai 68. Ce petit texte incisif montre par exemple les limites théoriques et pratiques (« praxiques » comme on disait alors en langage marxien) de la position d’un Jean-Paul Sartre dont la situation d’intellectuel déchiré (entre sa position sociale de bourgeoise et son désir politique pour le communisme) empêche la vision plus militante de l’intellectuel plongé dans le mouvement quotidien et modeste (« moléculaire » aurait dit Félix Guattari) de l’institution de la révolution. Parce que, comme le disait Marx, le communisme désigne le mouvement de ce qui réellement se fait et advient.

2/ Les deux romantismes de Henri Lefebvre

 

Le premier texte est l’occasion de renouer avec une des grandes figures intellectuelles françaises du vingtième siècle, Henri Lefebvre (1901-1991). Adhérent au PCF en 1928 dont il est exclu en 1958, ayant participé à la création de revues originales et multidisciplinaires telles Philosophies puis Arguments, Henri Lefebvre a aidé à ouvrir, de part et d’autre des universités de Strasbourg et de Nanterre où il a enseigné, un espace de réflexion à un marxisme non dogmatique et stalinien auquel s’abreuveront autant Jean Baudrillard que surtout Guy Debord et les situationnistes. Ce chercheur, en plaçant au centre de ses préoccupations théoriques la ville et la vie quotidienne, aura d’ailleurs réussi à faire le pont entre les surréalistes et les situationnistes, les uns passionnés par les fascinants « hasards objectifs » offerts par la ville et les autres par les « dérives psychogéographiques » qu’elle propose. En 1957, un an avant son exclusion du PCF, il rédige Vers un romantisme révolutionnaire qui n’est d’ailleurs pas sans conséquence sur son situation en regard de son affiliation partisane. Comme l’expliquent les introducteurs à ce bel écrit intempestif, Rémi et Charlotte Hess, ce texte représente le moment décisif au cours duquel Henri Lefebvre articule la critique de l’hégémonie stalinienne dans le communisme français avec une manière de penser libertaire, alors extrêmement minoritaire dans le champ politique et académique d’alors. Entre les crimes du régime stalinien et leur perpétuation sous la forme de l’écrasement de l’insurrection populaire de Budapest approuvée en 1956 par le PCF, c’est le lent mouvement d’un détachement politique nécessaire grâce auquel Henri Lefebvre peut se séparer de l’abêtissement stalinien de l’idée communiste, et cela sans vouloir abandonner la nécessité de l’émancipation et de la révolution. Son chef-d’œuvre publié en 1959 et intitulé La Somme et le reste, ouvrage hors-norme dépassant les limitations disciplinaires, parachèvera une trajectoire théorique et pratique, militante et politique qui a désiré sauvegarder du piège étatique et stalinien l’impérieuse nécessité du communisme revu et corrigé à l’aune libertaire.

 

D’où le retour à vieille notion de romantisme dont on croyait qu’elle ne pouvait pas se comprendre en dehors de son sens réactionnaire habituel. Henri Lefebvre distingue en effet deux manières du romantisme, spécifiques et même antagoniques. Un romantisme des origines (les débuts de l’époque industrielle) manifestant alors le désir de la rupture avec la modernité capitaliste en regardant et mythifiant le passé. Et un romantisme de l’avenir qui désire cette rupture sans pour autant faire appel à un passé mythifié puisqu’il puise dans le présent la matière de nouvelles promesses. Contre la figure rabougrie et stérile de « l’homme nouveau » stalinien dont le dogmatisme refuse l’affrontement des contradictions au nom du consensus partisan et idéologique, Henri Lefebvre promeut donc une nouvelle figure humaine qui saura s’appuyer sur le « désaccord lucide » et l’approfondissement des contradictions pour échapper à l’immobilisme des certitudes. Une figure en proie non plus au passé mais au possible, et pas seulement le « possible-possible » mais le « possible-impossible », celui qui fait reculer les frontières du réel (celui qui fait passer, comme le dirait de manière lacanienne Alain Badiou, « de l’impuissance à l’impossible »). Une figure qui saura tout à la fois jouir de la lucidité critique et de la pensée par concept, et qui saura conjuguer art et politique ou rationalité et imagination comme le voulait Friedrich Schiller dans ses Lettres sur l’éducation esthétique de l’homme qui ont tant influencé Herbert Marcuse hier et aujourd’hui Jacques Rancière. Une figure qui saura également, comme Walter Benjamin, dénicher dans une vie moderne déchirée entre le passé et l’avenir les ferments de nouvelles possibilités de vie. Une figure qui prendra enfin pour l’auteur les traits d’une jeunesse dont il défend prophétiquement l’existence, 11 ans avant Mai 68, en tant qu’accélérateur révolutionnaire. Parce que « La jeunesse aussi est en proie au possible, et le possible la dévore ».

 

Comment peut-on aujourd’hui comprendre l’actualité des textes écrits par Dionys Mascolo et Henri Lefebvre à une époque et en un pays alors dominée par la version stalinienne du communisme ? Malgré l’inactualité due à la datation, c’est l’exigence à la fois intempestive et contemporaine de l’exigence communiste, de la nécessité de l’idée communiste ragaillardie par la pensée libertaire telle qu’elle fut relayée par les surréalistes, les situationnistes, les étudiants et tous les acteurs de Mai 68. La pensée libertaire, autrement dit celle qui rejette l’indexation du communisme sur l’étatisme, la subordination de la révolution sur la forme-parti, l’assujettissement de l’émancipation sur la seule question économique.

 

Là seul réside un communisme vivant.

 

L’avenir du communisme sera libertaire ou ne sera pas.

 

23 décembre 2012


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