Le féminisme socialiste de Nancy Fraser, entre reconnaissance et redistribution

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La perspective développée par la chercheuse en philosophie et sciences politiques et militante féministe étasunienne Nancy Fraser nous permettra de soutenir ici la réaffirmation de l'urgence pour aujourd'hui d'une politique de l'émancipation et de la justice sociale reposant sur un agencement des deux paradigmes (l'égalité et la différence) trop longtemps vécus en opposition ou en concurrence. La publication récente du recueil intitulé Le Féminisme en mouvements. Des années 1960 à l'ère néolibérale(éd. La Découverte-coll. « Politique & société », 2012) regroupant des textes rédigés entre 1984 et 2010 autorise l’auteure à inaugurer son ouvrage par une introduction à forte valeur rétrospective (p. 5-28) distinguant au sein de l’histoire proche du féminisme trois périodes différentes : « Vue d’aujourd’hui, l’histoire de la deuxième vague du féminisme apparaît comme un drame en trois actes » écrit-elle ainsi au tout début de son texte introductif (p. 5). Si la « deuxième vague du féminisme » succède historiquement à une première vague dévolue au combat féministe pour l’égalité civile notamment exemplifiée par le droit de vote accordée aux femmes (en France, entre sa prononciation en 1944 et sa réalisation en 1945), elle relève du « bouillonnement politique qui entoure la New Left [la « nouvelle gauche » à la gauche des partis communistes staliniens] » durant les années 1960 et surtout 1970 (idem).

Le conflit des paradigmes : reconnaissance versus redistribution ?

Le premier moment appartient donc au mouvement d’élargissement du registre de l’égalité sociale et économique afin d’y inclure les femmes victimes du caractère « androcentrique » du capitalisme et de l’État-providence institué par les social-démocraties durant l’après-guerre. Après cette première étape insurrectionnelle, a succédé à partir de la fin des années 1970 et du début des années 1980 un deuxième moment où l’imaginaire politique de l’égalité s’est atténué dans le camp féministe au profit de la valorisation paradigmatique de la différence. La politique économique soutenue par le paradigme classique de la redistribution aura donc reflué au bénéfice d’une politique culturelle et identitaire (ou sociétale) reposant sur le paradigme de la reconnaissance des torts, des différences et des spécificités, au moment même où s’accomplissaient par ailleurs la fin du consensus social-démocrate d’après 1945 et, corrélativement, l’imposition mondiale du néolibéralisme. Il faudra attendre le courant des années 1990 pour voir ré-émerger une nouvelle radicalité féministe du point de vue de laquelle le retour de l’égalité redevient enfin nécessaire et urgent afin de soustraire les demandes culturelles de reconnaissance légitime des différences (de genre, de race ou d’orientation sexuelle) de l’apolitisme idéologiquement anti-égalitaire entretenu par l’hégémonie (néo)libérale. L’émancipation politique, l’égalité économique, la reconnaissance culturelle des différences et la justice sociale s’agencent ainsi dans une nouvelle constellation féministe qui, à l’époque contemporaine, refuserait tant l’« économisme tronqué » d’avant-hier (qui privilégiait seulement la question de la redistribution des richesses en fonction d’une hiérarchie supposée entre contradiction principale et contradictions secondaires) que le « culturalisme tronqué » (arguant de la seule question de la reconnaissance de la différence) d’hier mais encore aussi d’aujourd’hui (p. 11).

La justice sociale dans l'articulation des paradigmes

L’articulation des deux paradigmes spécifiques (la redistribution et la reconnaissance, l’égalité et la différence) devrait même désormais inclure la question de la représentation politique afin de renouveler un projet global d’émancipation par l’intégration de toutes les préoccupations féministes développées durant les quatre dernières décennies. C’est ce que Nancy Fraser appelle sa « théorie de la justice [qui] doit devenir [selon elle] tridimensionnelle et incorporer la dimension politique de la représentation aux côtés de la dimension économique de la distribution et la dimension culturelle de la reconnaissance » (p. 23). Alors que l’imaginaire égalitaire (dans ses deux versions social-démocrate et révolutionnaire) n’avait que trop longtemps refusé de considérer son impensé « androcentrique » durant le premier acte du féminisme de la deuxième vague, le reflux féministe du paradigme de l’égalité au profit des questions culturelles de reconnaissance, de différence et d’identité a concordé avec le tournant néolibéral selon une « ruse de l’histoire » parfaitement hégélienne qu’il aurait fallu aussi au moment de ce deuxième acte déconstruire. Il est dorénavant temps, d’après Nancy Fraser, d’imposer un troisième acte pour le féminisme qui apprendrait à penser de manière égale et combinée protection sociale et justice de genre, élargissement de la représentation politique et égalité économique, dé-marchandisation de la société et émancipation envisagée dans un cadre « postwestphalien » prenant en compte « les effets de la mondialisation » (p. 7).

Cette article constitue un extrait du numéro 80 des Nouvelles du front cinématographique (Des nouvelles du front cinématographique (80) : Par le travers indifférent des différences, l'égalité (l'image in-différente I)). Une version résumée est parue dans le nouveau numéro de l'édition papier du journal Alternative Libertaire n°223 de décembre 2012.


Lundi 3 décembre 2012


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