Voyages en Italie (2022) de Sophie Letourneur

Relâche

Sophie Letourneur fait du cinéma marmonné comme outre-atlantique on a pu un temps parler de films mumblecore. Bredouiller aujourd'hui le Rossellini, ce n'est pas forcément repartir bredouille d'une confrontation avec le Stromboli du cinéma moderne. C'est au contraire tenter une expérience in-vivo en voyant jusqu'où mène le relâchement quand il ne coïncide pas exactement avec une forme de lâcheté.

 

 

Partir en Italie pour un couple enrayé par la mécanique du couple comme un disque rayé, c'est faire relâche, autrement dit c'est suspendre et adoucir, ralentir en sachant passer du laisser aller au délassement, l'abandon mieux que tout renoncement. Le débraillé nasillard frôle le bidonnage avant que arrive la relaxe, inespérée. Le bidon est aussi un ventre où l'on conjure la mort.

 

Approximation et amateurisme, ruses et ficelles

 

 

 

 

 

Les meilleurs films de Sophie Letourneur ressemblent à Sophie Letourneur. Il n'est pas hasardeux qu'elle en soit aussi la meilleure actrice. Comme leur autrice, ils font la moue, ils marmonnent, nasillards et débraillés, Manue bolonaise (2005), La Vie au ranch (2010), Le Marin masqué (2011). Un mumblecore d'ici après son évaporation du cinéma indé US dans le courant des années 2010. On y bredouille les alliances du lard et du cochon, on y brouille les frontières du second et du premier degré. L'amateurisme est cependant un leurre, une ruse de sioux qui permet de relâcher les tissus du manteau d'Arlequin de la modernité en lui redonnant ainsi à respirer. Mise en abyme et indiscernabilité de la fiction et du documentaire tiennent alors du bâillement. On bâille mais comme les fenêtres quand elles sont ouvertes et qu'un coup de vent, même léger, fait bouger.

 

 

 

Le relâchement est évidemment le très grand risque encouru par Sophie Letourneur, le risque d'un laisser-aller complaisant en étant homogène aux renoncements et lâchetés de l'époque. Déjà, le relâchement fonctionne a minima comme une relâche quand l'hystérie s'impose telle la solution astringente à devoir adopter absolument, Justine Triet (Sibyl) et Claire Denis (Avec amour et acharnement). Il ne s'agit pourtant pas de resserrer les tissus jusqu'à l'asphyxie mais, au contraire, de laisser passer un peu d'air en assumant l'approximatif, dans les zooms (incertains), les inserts (hasardeux) et les raccords (malhabiles). L'approximation est toutefois une fiction, une ficelle qui joue des masques de l'amateurisme et de l'autofiction, le trick qui en fait bailler les codes. L'art est relâché, suspendu dans ses sommations. Il n'empêche que cela renvoie à la proximité établie par Jacques Rivette entre le trait de Matisse et celui de Rossellini au moment de la sortie de Voyage en Italie.

 

 

 

 

 

Le grand trou du volcan et comment tourner autour

 

 

 

 

 

On se dit que tout cela est une blague de potache en croyant inévitable qu'elle tourne court et puis on comprend que ce n'en est pas vraiment une. Voyages en Italie refait Voyage en Italie, c'est tout à fait assumé et s'il y a un S dans le titre du film de Sophie Letourneur, c'est pour ne pas oublier que le film de Rossellini a été plusieurs fois refait, du Mépris au Rayon vert, inspiré par Voyages en Italie de Stendhal. Pourquoi faire un voyage de plus, sinon pour vérifier comment le relâchement, ce marqueur de la modernité, peut être poussé assez loin en voisinant avec la débandade, mais sans jamais y succomber ? Moyennant quoi, Voyages en Italie fait coup double en se donnant des airs de ne pas y toucher. D'un côté, il témoigne que le voyage est une lointaine idée lessivée dans ses usages actuels. De l'autre, il montre comment son réflexe opère encore un peu, une persistance malgré tout dont les effets sont à la fois aléatoires et indécidables.

 

 

 

D'abord Sophie Letourneur s'est trouvée un excellent camarade de jeu en la personne de Philippe Katerine. Ce dernier a déjà accompli en musique ce qu'elle est en train de faire en cinéma, à savoir faire fonctionner le je-m'en-foutisme comme un piège culturel afin de se défaire des légitimations de l'art. La manière de Katerine s'acoquine aisément avec celle de Letourneur, l'une marmonne en minaudant, l'autre bredouille en bedonnant. Rondeurs et bonhomie font du bien dans le paysage sinistré de la comédie française. Ensuite, la variation rossellinienne se fait dans l'épuisement comique des prestiges de la référence.

 

 

 

C'est une expérience in-vitro entreprise afin de poser qu'il y a lieu de commencer avec des pleins (un couple est une machine célibataire et tous sont semblables) pour poursuivre sur les déliés (la redondance bedonne, elle est ventripotente, on est ensemble parce qu'on est ensemble, les conditions n'ont plus à s'expliquer). Enfin, la relative nullité des vacances organisées fait un sort à tout dépaysement, à tout exotisme. Il fait chaud, on est fatigués, on s'est trompés de chemin, on a trop mangé, on baragouine la langue locale, la nuit est pourrie par les moustiques...

 

 

 

Il n'y a plus qu'un désert – un « désêtre » dirait Badiou – et l'arpenter sans se pavaner invite à se soustraire au maniérisme antonionien qui règne encore très fort dans le cinéma contemporain (Pacifiction). Il n'y a plus qu'un désert, le grand trou d'un volcan éteint depuis longtemps et il ne s'agit plus que de tourner autour sans tomber dedans. Les banalités vacancières sont le fait d'existences vacantes et banalisées, vécues par des sujets qui en sont moins les souverains que les bannis, les habitants vivant au ban de leur vie. Cela, Sophie Letourneur le voit mieux que Viens je t'emmène d'Alain Guiraudie, malgré les vapotages clichetonneux de son acteur Jean-Charles Clichet, quasi sosie de Philippe Katerine, et la Gaulle raplapla des volcans d'Auvergne. On ne trompe pas son ennui en l'hystérisant. On s'en ressaisit comme relâche, abandon et dessaisissement.

 

 

 

 

 

Le point et l'attente

 

 

 

 

 

Le romantisme de Stendhal, le cinéma moderne avec et depuis Rossellini, tout cela est-il donc fini, achevé ? Nous ne serions plus à la hauteur de nos propres mythes. Leur rayonnement tiendrait du fossile. Les vestiges de l'antiquité brûlent davantage que nos propres ruines (le gag du membre viril de la statue, chauffé par le soleil). Nos existences, nous les marmonnons (et le masque sanitaire en est une amplification), nous les marmottons (avec l'usage des portables qui amollit l'attention et l'art de la conversation). Nous bredouillons trop pour nous débrouiller avec nos encombrements (Sophie a le vertige quand il faut monter là-haut). Nous bedonnons trop pour être les sujets d'un étonnement (Jean-Phi aura réussi le veille du départ à se casser le pied).

 

 

 

Relâchement fatal ? Bâillements et débraillé sont ambivalents puisqu'ils participent au desserrement inattendu. Alors c'est le désir qui est retrouvé, timidement, certes bredouillé, ne serait-ce qu'avec une vespa conduite à deux, un doigt mal glissé dans une culotte, une étreinte maladroite au milieu des vagues. Si le couple roule avec l'énergie motrice d'une nécessité indiscutée, le désir en rappelle la contingence. Cela va jusqu'au sublime - oui, sublime - d'une rencontre entre des couples amis qui se racontent leur même voyage en Italie. Et une mère de découvrir, après coup, qu'elle a accueilli dans son ventre un désir de grossesse après une visite dans les catacombes des Capucins à Palerme, marquée par la vision du frêle corps conservé d'un enfant blond.

 

 

 

Énorme avait agacé en rabattant le forçage masculin d'une maternité sur l'exaucement rétrospectif et soulageant d'un souhait inconscient. Voyages en Italie réjouit en touchant ce qu'il y a d'un élan sans volonté logé dans un bidon, pur désir inconscient de conjurer la mort dans la conception d'un enfant. Cela, on ne s'y attendait pas. Hors, il n'y a rien de moins rossellinien que cette révélation dont le point excède toute attente.

 

 

 

1 avril 2023


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