Lettre errante (2024) de Nurith Aviv

L'air du divers

L'errance de la lettre par où le souffle des mots se faufile a des inflexions déterminées selon la langue, et dans la bouche d'étonnantes bifurcations et butées. La lettre R a un spectre de couleurs qu'examine la poétique synesthésique de Nurith Aviv, offrant à la consonne tout ce que Rimbaud avait déjà pu offrir aux voyelles.

 

Six couleurs pour varier l'errance de la lettre et goûter à l'air du divers. Mais, à la fin, pointe la septième, la plus sombre. Le R vient de l'enfance, des traditions et des morts qui en font le sol. Le R rugit et mortifie. Errante, la lettre, parfois, ne pardonne pas.
Le protocole et la plurivocité de l'être



La forme est chez elle toujours protocolaire, signée telle une cérémonie de thé. D'abord on habite en silence la voix qui parle pour le témoin, avant qu'il n'en use chez elle ou lui, ici quatre femmes et deux hommes. La frontalité n'écrase rien mais laisse à penser et respirer. La parole a un corps pour en soutenir la singularité, et le vide à côté d'elle pour évaser et fuir. Les plans ont dès lors deux battants, le premier expose et l'autre retire.


La forme protocolaire tient du rituel en ses battements de cœur, systoles et diastoles de la cordialité.


Le protocolaire s'offre à l'R et toutes ses fenêtres par lesquelles passe l'air du divers - la plurivocité de l'être. Et toutes les traductions nécessaires y valent alors de passerelles jetées par-dessus l'abîme de l'intraduisible.



Les couleurs de l'R



Le R a la blancheur des pétales de marguerite et des neiges de Norvège, aussi des pages que lit l'écrivain Karl Ove Knausgaard disant l'usage des dialectes à ne pas mélanger et les injonctions paternelles à bien prononcer.


Le R a les joues rosies comme un cerisier un fleur, et le châle de Misako Namoto qui enseigne la maîtrise d'une lettre française inexistante pour les Japonais, comme son père qui n'aura jamais su en approcher le secret.


Le R est le bleu pareil aux bleuets parmi lesquels déambule Luba Jurgenson, la traductrice qui a émigré de Russie et nous instruit que la dernière lettre de l'alphabet cyrillique, le ya, s'apparente à un R à l'envers.


La lettre est rouge comme les œillets nous font de l'œil, et le bijou qu'Orly Noy porte autour du cou, la passante entre les langues persane et hébreux dont les passages tissent en sourdine un texte d'amitié.


La lettre est jaune comme le soleil d'Algérie, celui qu'évoque la psychologue Amal Chouati quand le récit des accents chez ses ascendants fait entendre la résistance têtue de l'idiome dialectal au monolinguisme colonial.


La langue a la verdeur sensuelle des hautes herbes haïtiennes, et la suavité de l'écrivain Guy Régis jr., qui traduit Proust en créole en marquant le souvenir du premier métro parisien et son règne agressif du mot pardon, et autrement plus terrible la prononciation ratée du persil espagnol que la mort sanctionnait en 1937.



Schibboleth



Le R roule ou rue, il remonte du fond de la gorge et grasseye dans le palais, tantôt gouleyant, tantôt fricatif, parfois caresse, agresse souvent. Dans sa boucle se love un secret, l'air de son origine dans les mines de turquoise exploitées par le peuple cananéen et qu'ils ont insufflé aux phéniciens.


Parmi tous les secrets du R qui ponctuent l'existence des parlants et des généalogies qui ont fait le pli imperceptible de leur corps, il y en a un dont le nom est hébreu, schibboleth, ce sésame qui sert à distinguer ceux qui arrivent à le prononcer.


Pour les autres, comme les Éphraïmites ou les Haïtiens du temps du dictateur Trujillo, c'est la mort. C'est la septième couleur, la plus sombre. Le R vient de l'enfance, des traditions et des morts qui en font le sol. Le R rugit et mortifie. Errante, la lettre, parfois, ne pardonne pas.

 

13 mars 2024