A peine ombre (2012) de Nazim Djemaï

Un peu de durée à l'état pur

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Revoir A peine ombre (2012) de Nazim Djemaï, c'est en repasser par un lieu (la clinique de La Borde) qui, depuis 1953, aura préféré aux violences de l'internement psychiatrique les alternatives proposées par la psychothérapie institutionnelle exemplifiée par des personnalités comme Jean Oury (son fondateur qui en fut le directeur jusqu'à son décès en mai 2014) et Félix Guattari (qui y a travaillé toute sa vie). Ces alternatives, on aimerait les résumer comme suit : l'autogestion comme soin, le partage des tâches comme thérapie, l'inscription communautaire des patients en tant que co-acteurs de la vie de l'institution. Au point où la question du soin prend une dimension inédite ici, puisque les soignants prenant soin des soignés ce faisant se soignent eux-mêmes. Prendre soin, c'est bien ce qu'accomplit de manière strictement cinématographique le cinéaste, en posant que la frontalité des plans, la fixité des cadres et la durée des prises tiennent lieu de support imaginaire d'une relation intersubjective en respect d'une double altérité. De part et d'autre de la caméra en un premier temps, de part et d'autre de l'écran en un second. Dans la restitution imaginaire d'un face à face autrement plus difficile en dehors de l'expérience du film marqué par l'héritage massif du « grand enfermement » (Michel Foucault), c'est la folie elle-même qui n'appartient plus seulement à l'autre identifié comme tel par l'institution mais s'éprouve désormais comme un partage autrement plus originel – la folie comme ce qui hors toute partition nous partage tous en passant à l'intérieur de chacun d'entre nous. C'est pourquoi A peine ombre, s'il est moins un film portant sur ou bien réalisé dans mais bel et bien tourné à La Borde (puisque l'on y comprend que son auteur a filmé depuis une position recoupant la place de soigné qui fut alors la sienne), est au fond moins consacré à l'institution en tant que telle (c'est davantage le cas de La Moindre des choses de Nicolas Philibert en 1997) qu'attentif aux durées propres à chacune des personnes filmées qui y vivent. D'où l'étrangeté du film, comme désireux d'un contrepoint en raison duquel la durée s'expérimente sans jamais devenir du temps (ce temps qu'institue par ailleurs et à bon droit une psychothérapie soucieuse de réinscrire dans la continuité socio-symbolique des tâches et des activités des personnes qui souffrent de s'y abstraire). Ce désir, homothétique au désir inconscient freudien, inaccessible (et « indestructible » aura ajouté de manière freudo-lacanienne Jean Oury), il est évidemment celui de Nazim Djemaï prenant en charge le soin de lui-même en réalisant son film, comme il aura pris soin d'une institution maltraitée par les successeurs de Jean Oury. Ce désir serait encore celui, non pas d'un peu de temps à l'état pur comme le disait Gilles Deleuze inspiré par Marcel Proust, mais bel et bien celui d'un peu de durée à l'état pur.

 

 

Un peu de durée à l'état pur : autrement dit de la durée comme ce qui certes toujours se différencie, mais sans pour autant permettre que le brin de la différenciation fasse droit aux enchaînements de l'actuel (le présent) et du virtuel (le passé, le futur, le conditionnel). La pure différenciation, soit la durée qui coule en succession d'instants jamais réinscrits dans une temporalité enchaînant et distribuant les instants ainsi que leurs articulations : c'est-à-dire de l'événement, encore de l'événement, toujours de l'événement. Un silence, un mot rare, un geste, des paroles énigmatiques, un flux logorrhéique, un regard fixe ou perdu, tout autant que des branchages remués par le vent, des feuilles qui tombent ou une brume qui se lève : tout fait événement, tout est événement, ne valant que pour lui-même, pur de toute annexion ou subordination symbolique qui l'appauvrirait comme fait. Cette expérience d'une durée sauvage, en-deçà de la ligne droite de la raison socio-symbolique, qui fut la marque de l'enfance et dont le deuil fut le temps de l'adolescence, avec laquelle renouer aussi dans la prise risquée de psychotropes, on peut ici la nommer « hors-temps » (celui que cherche le pianiste évoqué par Jean Oury requis par le tact propre au tempo rubato). Et cette dérobade (rubato signifie dérobé) de la durée à la guise du temps fait peur aussi, elle nourrit l'angoisse, dite ou non, de nombre de pensionnaires de La Borde. C'est pourtant cette durée que cherche Nazim Djemaï en coupant juste avant qu'elle ne devienne du temps, durée en vertu de laquelle l'égalité de filmage entre soignants et soignés, tous dotés des mêmes capacités discursives et auto-réflexives, se prolonge dans une indiscernabilité même de la folie. Folie partout et nulle part, insituable entre les plans comme à l'intérieur d'eux, entre l'écran et les spectateurs comme à l'intérieur d'eux-mêmes, entre les murs de La Borde comme dans son « entour » (Fernand Deligny) mais sans possibilité de localisation. Son spectre prendra même la forme d'une ombre avec les mouvements nocturnes d'une branche de bambou, comme une main noire et gigantesque en écho à celle de cette femme dissociée, muette dans l'image, parlante en plan noir. Château isolé environné de brume, ombres décollées des êtres et comme autonomes, trous noirs et durées propices à l'indiscernabilité des états, hors-lieu ou hors-temps ouvrant l'intérieur du monde à la quatrième dimension de puissances inimaginables – celles du sommeil, de la folie, du Dehors : on se frotte les yeux, mais c'est la vérité, A peine ombre, c'est – inattendu retour – Vampyr (1932) de Carl Theodor Dreyer, dont la visitation fait sens pour autant qu'il est intensifié. L'un comme l'autre des deux films, le second dans la garde secrète ou inconsciente du premier, ressemblant en fin de compte à ces « objets inclassables «  dont parla une fois Félix Guattari, tels des « attracteurs étranges » qui nous « incitent à brûler les vieilles langues de bois, à accélérer des particules de sens à haute énergie, pour débusquer d'autres vérités » (« La guerre, la crise ou la vie » in Micropolitiques, éd. Les Empêcheurs de penser en rond, 2007, p. 272).

 

 

Le 30 avril 2015


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