It Follows (2014) de David Robert Mitchell

L'horreur extime

 

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Un long couloir dans un lycée. Deux personnes, face à face, mais à distance : à l'avant-plan, une jeune femme, une adolescente, dos à la caméra et, un peu plus loin à mi-distance de la profondeur de champ, la silhouette d'une personne âgée, probablement une vieille femme qui s'avance vers elle. Et, partant, elle s'avance vers nous aussi. Cette séquence semblerait, à première vue, sortir tout droit sortie d'un teen movie comme l'industrie hollywoodienne aime à en produire en série, avec ses campus peuplés d'adolescents en quête du meilleur plan pour explorer le champ quasi-sacré de la sexualité. Dans ses déclinaisons plus ambitieuses, on pense à plusieurs films de Gus Van Sant, Will Hunting (1997), Elephant (2003) ou Paranoid Park (2007) qui montraient des adolescents arpenter les couloirs de leur lycée comme si, les trois films se succédant, l'architecture objective extériorisait toujours plus les méandres labyrinthiques de leur propre cerveau. Mais l'ordinaire de l'intégration scolaire n'est qu'illusoire, brouillé par une force désintégrante : la figure partant de l'arrière-plan pour rejoindre l'avant-plan baigne dans la nimbe d'un flou légèrement angoissant. Le fait que, d'une part, le visage de cette figure indistincte soit flou et que, d'autre part, elle soit vêtue d'un habit plutôt inhabituel dans l'enceinte d'un lycée (on dirait un chemise d’hôpital), n'est pas de bonne augure. Il se trouve par ailleurs que la musique électro de Disasterpeace soutenant la séquence d'où est tiré ce photogramme, à la fois froide et implacable, n'annonce rien de bon non plus, hystérisant ce que la forme filmique retiendrait plutôt. Le thème musical est identifié à une menace qui, repris à de nombreuses reprises tout le long du film, évoque largement la musique composée par John Carpenter pour son film Halloween (1978) où son thème principal était réservé aux apparitions du tueur au masque blanc Michael Myers, parfois avant même qu'il n'apparaisse dans le champ (et, de Halloween à Christine en 1984 d'après Stephen King, le cinéaste aura lui aussi largement frayé dans les parages effrayantes du teen movie). Loin de la cohorte récente de films d'horreurs la plupart du temps caractéristiques d'une sorte de terne revival gothique, avec effets de manche programmatiques et surgissements habituels de créatures fantastiques et monstres en tout genre (à l'instar de de la franchise Conjuring : les dossiers Warren initiée par James Wan), David Robert Mitchell nous proposerait avec son second long-métrage It Follows un film plus subtil et autrement plus profond puisqu'il arrive à créer un trouble, variante contemporaine de l'« inquiétante étrangeté » de Sigmund Freud, depuis la tension créée entre le brouillage des figures issues de l'arrière-plan et la netteté des figures situées à l'avant-plan.

 


Quand l'horreur ne vient pas de l'extérieur du cadre

mais de la profondeur de champ

 


Ici, donc, pas d'effets gore ni d'effets de surprise cousus de fil blanc mais bien plutôt la promesse réitérée d'une menace constante qui proviendrait moins des figures en elles-mêmes que de la profondeur de champ d'où elles émergent et arrivent. Jay, l'adolescente filmée de dos, vient tout juste de connaître sa première expérience sexuelle. Mais cette histoire tourne vite au cauchemar : son petit ami rêvé lui apprend après l'avoir kidnappée qu'elle sera continuellement poursuivie par une créature sans genre (d'où le « It » du titre, très Stephen King) et qu'elle ne doit être jamais être touchée par cette chose qui, si elle renouvelle son fonds figuratif à chaque apparition, se présente systématiquement de la même façon : depuis le fond du plan. Cette menace informe et métamorphique pouvant donc adopter n'importe quelle figure, double d'une personne issue de son entourage ou bien inconnu-e, enfant défiguré ou géant abstrait, homme nu ou vieille dame comme sortie d'un asile. Le film, tourné la plupart du temps en focale moyenne, travaille ainsi à susciter l'étrange et inquiétante sensation d'une menace en provenance de la profondeur de champ, précisément en résultante de la tension entre la netteté de l'avant-plan et le flou de l'arrière plan. Le spectateur, qui peut avoir sur le plan perceptif un temps d'avance sur l'héroïne lorsqu'elle ne regarde pas derrière elle, doit alors distinguer depuis les mouvements des gens arrivant du fond s'ils témoignent ou non de la chose monstreuse, au risque de la surinterprétation paranoïaque. Plus qu'aux zombies des films de George A. Romero, on penserait davantage devant It Follows, conte initiatique à l'ère des MST, à la manière insidieuse des spectres qui hantent le cinéma de Kyoshi Kurosawa et avancent en exposant d'un pas tout à la fois résolu et inévident l'articulation mythique de la persécution et de la vengeance. L'angoisse n'est en conséquence pas ici le produit d'effets spéciaux numériques plus ou moins bien exécutés, mais appartient bien à une problématique reposant sur des questions de filmage et de cadrage en ce qu'elle restitue esthétiquement l'horreur en sa face « extime » (Jacques Lacan). L'horreur de l'extériorisation folle du champ profond du corps sexué : du sexe comme maladie immémoriale (celle de la génération figurée par la grand-mère) revenant de loin et projetée au dehors. Une horreur symptomatique de l'adolescence comme expérience initiatique de l'autre sexe ou de l'autre sexué et comme hantise du passage à l'acte en ses conséquences, en puissance, mortelles.


Le 14 mars 2015


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