Quatre ciné-tracts de Frank Smith

Another World - Ceux qui arrivent par la mer (2016) de Manuela Morgaine

Il n'y a qu'un monde (et ce n'est pas le nôtre)

On le sait, au moins depuis Michel Foucault : le visible et l'énonçable résultent des rapports entretenus entre le savoir et le pouvoir. La réalité en tant qu'elle se dit et se montre ainsi relève encore de ce que Jacques Rancière appellerait pour sa part un partage du sensible dont la configuration dominante appartient alors au consensus partagé entre des énoncés idéologiques et les visibilités médiatiques. En raison d'une pareille configuration du visible et de l'énonçable, la figure de l'étranger, déjà dépossédée de quelques attributs sociologiques et de noms politiques (il n'est par exemple plus depuis longtemps le travailleur émigré-immigré), se concentre dans celle du réfugié qui, quand il ne disparaît pas dans l'abstraction quantitative et statistique des flux migratoires, n'est plus que le symptôme d'une crise migratoire intolérable. En conséquence de quoi, le consensus médiatico-politique impose la représentation biaisée d'une figure humaine dont la vie quand elle est sauvée est une vie en trop, impossible à assimiler ou intégrer selon les terminologies officielles et concurrentes en vigueur, autrement dit à inclure dans les sociétés occidentales elles aussi en crise (la crise n'étant au fond que celle de l'ajustement des modèles sociaux avec les nouvelles exigences financières du capital). Jusqu'à déboucher sur un double paradoxe avérant non seulement les contradictions internes au consensus lui-même, mais encore attestant ses propres apories, sa propre nullité politique. Un double paradoxe en effet, déjà parce que cette posture apolitique induit une entreprise de dépolitisation, pire une anti-politique dont la dimension est cependant clairement bio-politique (le migrant quittant le pays d'origine où y mener une existence paisible est devenu impossible et cherchant refuge au péril de sa vie dans un pays d'accueil comme la France n'est plus considéré comme un sujet égal en droits, seulement comme un animal humain dont la vie dispensable coûterait de toute façon trop cher). Ensuite parce que le migrant réfugié, s'il se trouve la plupart du temps soustrait des radars médiatiques et politiques, est un invisible à qui l'on impose une sur-visibilité seulement compréhensible sur les plans concomitants du spectaculaire médiatique et de la manipulation xénophobe. Au lieu d'être reconnu politiquement comme le prolétaire nomade qu'il est ainsi qu'y invite Alain Badiou, le migrant réfugié est un clandestin irrégulier ne méritant qu'un soulagement humanitaire provisoire, le fichage policier et la rétention administrative, enfin le retour manu militari au pays d'origine. D'un côté, l'anti-politique privant le prolétaire nomade de sa qualité de sujet égal en droit se voit réduit à une vie animale dispensable et superflue ; de l'autre, le prolétaire nomade est la plupart du temps un invisible, aux seules exceptions d'une hyper-visibilité indexée sur des naufrages suffisamment spectaculaires pour intéresser les médias ainsi que sur la surenchère xénophobe faite à ces tristes occasions par des partis conservateurs ou réactionnaires (ceux dont le spectre parlementaire pourra alors relier et même rallier l'extrême-droite à la gauche de gouvernement). Les questions d'exil politique, de quête d'un travail et d'une existence décente, mais aussi les responsabilités impériales et géopolitiques dans les formes actuelles de la « crise migratoire » (les États-Unis en Irak et en Afghanistan, la France en Libye et au Mali, ces deux pays et la Russie en Syrie) sont passées par pertes et profits. Pire, elles sont purement et simplement liquidées dans les flux de l'information appauvrissant les plus riches de leur sensibilité et les plus pauvres. Des pauvres qui sont des prolétaires nomades privés de toute subjectivité juridique et politique, livrés à une vie animale dépourvue de droit et seulement bonne à satisfaire à la marge quelques élans humanitaires ou bien valable comme menace civilisationnelle contre laquelle il faudrait du point de vue des dominants entretenir la xénophobie divisant les classes populaires et réarmer le nationalisme des sociétés occidentales.

 

 

Face à cette liquidation de l'intelligence politique dans les eaux glacées du spectaculaire médiatique et de la réaction idéologique, on pourrait disposer de l'aide esthétique diversement apporté par quelques documentaires récents qui, tantôt s'élèveraient contre la scandaleuse existence d'un monde tellement divisé qu'il formerait deux mondes distincts séparés par un abîme d'indifférence, tantôt travailleraient au contraire à repeupler l'abîme en posant qu'il n'y a en dépit des inégalités qui le ravagent qu'un seul monde dont il faudrait alors désirer qu'il ne soit plus le même (qu'il change de base comme le disait la chanson). D'un côté, on aurait un film comme Fuocoammare – Par-delà Lampedusa de Gianfranco Rosi récompensé par l'Ours d'or au Festival de Berlin, dont le geste dialectique pose en effet depuis le site offert par l'île sicilienne de Lampedusa un monde d'indifférence entre celui des migrants et celui des îliens, pêcheurs et enfants de marins. Le postulat entretenu et illustré tout le long du film d'un non-rapport quasiment absolu entre les deux groupes humains est cependant imposé en acceptant de faire l'impasse sur des expériences militantes concrètes (tel le collectif Askavusa) travaillant justement à créer pratiquement du lien afin d'incarner sur le terrain l'unité politique d'un monde habituellement clivé par les représentations médiatiques, les pansements d'urgence humanitaires et les manipulations xénophobes ou racistes. De l'autre, on trouverait alors, moins médiatisées dans le champ de production cinématographique, des travaux certes moins exposés mais plus décisifs aussi, en ceci qu'ils ont en commun le désir de ne pas surenchérir sur les divisions du monde au point de légitimer fallacieusement qu'il y aurait deux mondes, tout en partageant également le souci politique d'un référencement des sources utilisées opposable à la liquidation médiatique des références. Ce sont ainsi les ciné-tracts de Frank Smith qui, pour certains d'entre eux, proposent notamment de redistribuer les fragments de photographies prises par d'autres à l'occasion d'une situation d'urgence afin de montrer avec le dévoilement de la photographie dans son intégralité que la plage des touristes est la même que celle des réfugiés (autant le principe du ciné-tract est explicitement hérité de Chris. Marker, autant cette fragmentation morcelant la photographie afin d'en restituer la synthèse mais dialectisée s'inspirera davantage peut-être d'un court film d'intervention de Jean-Luc Godard, Je vous salue Sarajevo en 1993). La précision dans la localisation des faits, l'usage contrapuntique d'une voix-off retenue mais ferme dans sa dimension didactique, une musique accentuant des effets d'estrangement (Siegfried Kracauer) face à un autre régime de banalité du mal accomplissent la relève imaginale de visibilités, qui à nouveau émeuvent et font réfléchir, rechargeant ainsi leur spectateur de puissances renouvelées de sentir, de penser et d'agir. Enfin, la multiplicité des tracts composent sous le titre générique des Films du monde une constellation obstinée de faits concrets pensés dans la ressaisie de la diversité (géographique) et l'hétérogénéité (humaine) des situations, comme dans la relève des structures invariantes avérant la dimension universelle (mais segmentée – d'où ici l'allusion au concept de « segmentarité » issu de Mille plateaux de Gilles Deleuze et Félix Guattari en 1980) de l'urgence qui nous concerne – nous sommes par elle cernés. Alors, on saura être parfaitement disponible pour entendre ceci : « Il n'y a qu'un monde mais ce n'est pas le nôtre », en comprenant enfin que l'unité du monde exige d'en changer radicalement l'axe, la base ou la donne.

 

 

La fausse contradiction consiste donc à poser (y compris à regret) qu'il y a deux mondes alors que dire qu'il y en a qu'un seul appelle à dialectiser la géopolitique dominante qui le rend toujours plus immonde, la mondialité devant alors être consacrée sur les brisées de la globalisation. Le titre Another World ne dirait à cet égard rien d'autre que deux choses complémentaires, l'altération d'un même monde blessé par toutes les victimes de la « crise migratoire » et l'exigence d'un changement dans le monde afin qu'il s'extrait de la voie sans issue de l'immonde (la voie sans issue de l'immonde n'étant que la réponse logique aux apories du consensus). Sur un versant moins analytique que poétique, l'essai cinématographique de Manuela Morgaine intitulé Another World et sous-titré Ceux qui arrivent par la mer propose de voir ce qui arrive à ces derniers, soustraits des nominations habituelles (migrant et réfugié), consensuelles ou stigmatisantes (clandestin et irrégulier). Ce qui arrive aux arrivants de la mer altère autant notre monde que leur situation oblige à renverser cette altération en transformation esthétique, sinon en révolution politique (c'est l'espérance muette du film). Pour cela, il faut commencer en-dessous du niveau de la mer, au lieu d'un engloutissement océanique où l'abolition de la figure humaine, son effacement est cependant contrarié par tout un régime de surimpression et de traces persistantes, le cinéma ayant la double charge de voir dans les flux de visibilités médiatiques un mouvement de pure liquidation et de retenir d'un bouillon presque informe des traces humaines minimales mais essentielles. C'est que la condition imposée par le régime médiatique est apnéique et, entre deux respirations de plongeurs mixées par Philippe Langlois, il faut partir de la zone où la noyade est intégrale (celle des prolétaires nomades dont la parole aura été engloutie, celle des qui n'ont plus de mots pour dire l'indignité de la situation) pour remonter à la surface et retrouver un peu de souffle. Ce sont déjà les scansions récitées de Mare Nostrum, la prière laïque d'Erri De Luca écrite après la tragédie de Lampedusa d'avril 2015 et ses 400 victimes, dont les mots soutiennent l'affection nécessaire, la compassion au principe de toute action (« Notre mer qui n'est pas aux cieux / A l'aube tu as la couleur du blé / Au coucher du soleil, celle du raisin et des vendanges / Nous t'avons semée de noyés plus / Que n'importe quelle époque de tempête »). C'est aussi le souffle de la correspondance poétique (des gilets de sauvetage aux nénuphars, des cygnes aux patrouilleurs, des barcasses aux péniches) témoignant des échos du lointain dans le proche pour une réalisatrice qui par ailleurs habite un bateau, c'est également celui de la métaphore mais saisie dans son étymologie grecque (μεταφορά ou metaphorá signifie le transport) afin de voir dans les images non pas un régime de flux de visibilités liquides et de liquidation de ses contenus mais des processus imaginaux de voisinage et de proximité, de ressemblance et de rapprochement – entre une barcasse et une péniche nommée Le Futur et transportant des blocs de déchets (Jean-Luc Godard parle souvent de la « fraternité des métaphores »). C'est enfin le souffle des survivants et rescapés d'embarcation de fortune eux-mêmes, qui non seulement retrouvent la parole là où elle est le plus souvent niée pour des sujets destitués de toute dimension juridique et politique, mais en plus la partagent avec ceux venus sur les plages du monde entier les accueillir, bénévoles et humanitaires mais aussi militants et associatifs. Après l'engloutissement et la noyade, c'est avec le retour à la surface le souffle retrouvé, rythmant des actes poétiques et des actes politiques, comme autant de preuves qu'il n'y a qu'un monde. La mer est d'huile, rouge vendange dirait la prière d'Erri De Luca, de feu ou de sang, elle demeure la même à l'endroit où l'eau salée et l'eau douce se rencontrent dans les séries entrecroisées de plans – plans tournés par la réalisatrice sur la Seine à Paris et images trouvées sur Youtube et reprises avec l'aide de la monteuse Lucile Latour afin qu'elles soient toutes sourcées et référencées. Cette exigence, partagée par Frank Smith, est absolument décisive (et elle l'aurait été pour Oussama Mohammad qui, à l'occasion de Eau argentée, Syrie autoportrait en 2014, n'aura pas cru bon de faire des distinctions nécessaires dès lors que la guerre en Syrie est aussi une guerre des visibilités et de leurs producteurs), en ceci qu'elle autorise de marquer l'extrême diversité, notamment géographique, des situations affrontées les prolétaires nomades arrivant par la mer.

 

 

C'est à ce titre que, plus sûrement que Fuocoammare de Gianfranco Rosi, les ciné-tracts de Frank Smith et Another World – Ceux qui arrivent par la mer de Manuela Morgaine contredisent la doxa propre à la « crise migratoire ». Quand le consensus impose l'opinion qu'il y a deux mondes différents et que celui des migrants est peuplé d'indésirables sans indistinction, les films de ces deux réalisateurs insistent d'une part à montrer qu'il n'y a qu'un monde (certes altéré mais il faut alors s'il disconvient de changer de base) et d'autre part à voir dans l'humanité blessée une multiplicité de situations qui nous affectent, nous importent et nous concernent. Sensiblement et esthétiquement, esthétiquement et politiquement. Car cette humanité blessée n'est pas celle de l'autre, elle n'est que la nôtre mais tellement altérée qu'on ne la reconnaît plus. Pour que le monde naisse à nouveau, il faudra bien commencer, il faudra bien recommencer à partir de la reconnaissance de ce qui nous arrive – d'ailleurs et d'ici.

 

 

18 octobre 2016


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