La Bête dans la jungle de Patric Chiha

Boîte noire

Maurice Blanchot aimait beaucoup Henry James, en particulier Le Tour d'écrou dont il reconnaissait que l'écrivain y avait mis tout son art, qui est son secret et la certitude que son image est aussi glissante qu'inaccessible.

 

Quand il publie en 1962 L'Attente, l'oubli, il est difficile de ne pas y déceler une proximité avec une autre nouvelle de James, La Bête dans la jungle. Parce qu'il y est question d'une attente au-delà de toute patience, jusqu'à l'exténuation, attirant l'attention jusqu'à détruire son objet, et coïncider avec l'oubli.

Elle n'est pas venue

 

 

 

 

 

Non que l'adaptation de La Bête dans la jungle par Patric Chiha ait le désir de frotter la cosmétique de ses images aux lectures de Blanchot, au contraire, la discothèque abritant les avatars de John Marcher et May Baltram est une boîte noire en bouche d'ombre de la littérature comme de l'Histoire. Un acteur mal dirigé qui ne danse pas (Tom Mercier) et une bonne actrice qui ne sait pas danser (Anaïs Demoustier) sont roi et reine d'un remake de L'Année dernière à Marienbad dans le style rococo de Yann Gonzalez ou bien amants impossibles d'un pendant disco-techno-électro du Bal d'Ettore Scola. Deux options comme deux salles, mais l'ambiance est la même.

 

 

 

La boîte de nuit est une boîte noire lavant plus blanc. L'événement attendu durant vingt-cinq ans ne viendra pas parce qu'il est toujours déjà advenu à l'extérieur de la boîte, le socialisme trahi, la chute du Mur, les attentats du World Trade Center, tout ce qui a contribué à faire le lit de ruines du néolibéralisme en préparant à celui du fascisme. Le seul événement, l'unique aura été la boîte, avec sa grande prêtresse, la Physionomiste (Béatrice Dalle n'en finit plus de jouer à la sorcière), à la fin remplacée par un jeune videur noir – l'horreur (sic !)

 

 

 

La bête, on a beau avoir été attentif à sa présence hypothétique, elle n'est pas venue. Comme le cinéma.

 

 

 

 

 

Inculpabilisables et immunodéprimés

 

 

 

 

 

Rester dans la boîte de nuit, c'est continuer à se bercer d'illusions, l'événement à venir, etc. ; en sortir, c'est mourir de lucidité. On frôle la danse macabre avec l'auto-affectation est tellement accentuée que la joliesse y pétrifie toute amertume. La Bête dans la jungle est une nouvelle fable des temps confinés, le retrait faute de mieux tant l'Histoire dehors est un affront. Au secret de James comme au neutre de Blanchot, s'est substitué le jeu faible d'une neutralisation de tous les enjeux, synonyme d'immunisation malgré l'exception symptomatique du sida.

 

 

 

On a cru que Patric Chiha aurait été un tant soit peu protégé des frileux replis après le documentaire qu'il avait consacré à Crowd de Gisèle Vienne, intitulé Si c'était de l'amour (2020). La rave-party y accueillait une jeunesse travaillée par les bégaiements de la vidéo analogique qui en a conservé l'archive, en lutte vaillante contre son devenir de déchet. La boîte de nuit, cette boîte noire lavant plus blanc, est un autre chambre d'adolescents, elle est seulement plus bondée. Et la discothèque vient après tous les films invitant à se retirer dans sa chambre comme un petit musée de soi et ses collections de fétiches et poupées, toute une monadologie négative, chacun-e dans sa cellule et tout le monde est immunodéprimé, à l'instar de Coma de Bertrand Bonello qui s'est d'ailleurs, lui aussi, attaqué au même moment à la même nouvelle d'Henry James (re-sic !)

 

 

 

Les jungles prolifèrent en se vidant de leur faune, pour le meilleur (la Jungle de Calais comme événement d'un monde à réinventer et le cinéma aussi, pour Sylvain George, Nicolas Klotz et Christophe Clavert) comme pour le pire (la Polynésie d'opérette d'Albert Serra et sa vision de la politique comme une boîte de nuit où, dit-on, l'on danse avec le diable).

 

 

 

Les inculpabilisables dansent a écrit Milan Kundera dans Les Testaments trahis. Ils font aujourd'hui des films qui, l'argent en plus, ressemblent à s'y méprendre à des meetings sur Zoom. Pendant ce temps-là, le désert croît.

 

 

17 août 2023


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